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DU DILETTANTISME

{Certains)

L'un des symptômes les plus déconcertants de cette époque, c'est la promiscuité dans l'admiration. L'art étant devenu, comme le sport, une des occupations recherchées des gens riches, les expositions se suivent avec un égal succès, quelles que soient les œuvres qu'on exhibe, pourvu toutefois que les négociants de la presse s'en mêlent et que les étalages aient lieu dans une galerie connue, dans une salle réputée de bon ton par tous.

La vogue de ces amusettes s'explique.

D'abord, l'aridité des cerveaux dévolus aux gens du monde découvre dans la régulière parade des dessins et des toiles de frivoles ressources prêtes à alterner avec les discussions fripées de la politique et les tarissables potins sur le théâtre; puis les lieux communs sur la peinture suppléent parfois aussi, le soir, aux cancans mondains et conjurent les somnolentes réflexions des parties de bouillotte ou les diplomatiques silences des joueurs de whist.

Enfin, — et cette raison suffirait à elle seule — visiter et soi-disant admirer les œuvres les plus différentes et les plus hostiles, implique une largeur d'esprit, une élasticité d'aise artistique, vraiment flatteuses.

En littérature, plus particulièrement, les connaisseurs sans préjugés foisonnent. Tout le monde, en effet, — et qui en doute? — est expert à juger des phrases. Parfois, il se trouve des fossiles, des êtres arriérés, des bourgeois naïfs qui avouent ne pas être absolument sûrs de la véracité des appréciations qu'ils avancent sur la peinture; d'aucuns conviennent, au besoin, que le sens musical leur échappe et vont même jusqu'à prétendre que les œuvres de Wagner ne sont peut-être pas tout à fait insanes, mais aucun n'a jamais confessé sa parfaite ineptie à comprendre une page de prose ou de vers. Prenez dans la masse de Paris les plus blasonnés des princes et les plus véreux des fruitiers du coin ; choisissez, dans le tas, la plus vidangère des filles ou la baronne la plus en vue, et aussitôt une opinion, assise, voulue, raisonnée, ferme, s'échappera d'eux, à propos d'un livre. Jamais, au grand jamais, personne ne conviendra qu'il est absolument inapte à apprécier un art qui est cependant le plus compliqué, le plus verrouillé, le plus hautain de tous.

Au reste, qui de nous n'a vu parmi les papiers reliés que les bourgeois et les gens du monde appellent « leur bibliothèque » le côte à côte indécent d'un Ohnet et d'un Flaubert, d'un Concourt et d'un Delpit? Qui ne s'est délicieusement senti remué, alors que le connaisseur jetait d'un ton négligent: «Moi, vous savez, je suis éclectique, tout m'intéresse, j'ai, là, sans restriction d'écoles, les spécimens d'art les plus divers. » Un jeune gentleman qui dit admirer très sincèrement V Assommoir d'Emile Zola n'a-t-il pas tout récem-

ment encore exprimé devant moi Tardent désir que M. Sarcey, le sénile matassin, le cuistre pluvieux du Temps, réunisse enfin en un livre les éjaculations théâtrales de ses lundis!

Eh bien! ces individus sont des gens à esprit ouvert, des fouille-au-pot délicats, des dilettanti!

Ah! Ton a peut-être tout de même abusé de ce mot de dilettante, dans ces derniers temps! Au fond, en laissant de côté le sens si vaniteusement taux qu'on lui prête. Ton arrive, en le serrant de près, à le décomposer, à le dédoubler en les deux réelles parties qui le composent :

— Imbécillité d'une part — lâcheté de l'autre.

Imbécillité pour les gens du monde; lâcheté pour la presse qui les dirige.

Imbécilhté, c'est-à-dire, au point de vue artistique qui nous occupe, non-sens complet de l'art, versatiles louanges tirées au petit bonheur, ainsi que des boules de loto, d'un sac, parfaite ignorance traduite par d'élogieux ponts-neufs.

Le plus décisif exemple de ce que j'avance nous a été fourni au point de vue pictural, il y a quelques ans. Les expositions de Delacroix et de M. Bastien Lepage se touchaient; les dames qui, comme chacun sait, s'intéressent vivement à la peinture — et la comprennent autant que la littérature — ce qui n'est pas peu dire! — passaient, sans sourciller, de l'exposition des Beaux-Arts à l'exhibition de la maison Chimay, et regardaient avec une admiration égale l'entrée des Croisés à Constantinople de Delacroix et les bouvières d'opérettes costumées par le Grévin de cabaret, par le Siraudin de banlieue, qu'était M. Lepage. Les rengaines sévissaient : « On admire le beau

où qu'il se trouve. Parce que Delacroix fut un grand peintre, est-ce une raison pour que M. Bastien n'en soit pas un autre? » Et personne, non, personne ne tressaillait devant cette ridicule familiarité d'un office et d'un salon, devant cet incroyable coudoiement d'un laquais et d'un maître !

Mais ces gens-là sont des inconscients. Froidement, ils se promenaient, jaugeant l'œuvre des deux peintres à laquelle ils adjoindront certainement, dans leurs besoins d'éloges, celles de Lobrichonne et d'Adrienne Marie, alors que la mort arrêtera enfin le flux des sentimentales vignettes dont ces industrieuses personnes nous inondent !

Lâcheté, ce mot s'applique à la critique d'art. De même que le critique littéraire qui en fait métier, le critique d'art est généralement un homme de lettres qui n'a pu produire de son propre crû une véritable œuvre. Parmi eux, quelquesuns ont la vacuité de cervelle des gens du monde qu'ils envient et singent; leurs opinions sont dès lors connues. Mais, il en est d'autres, plus ouverts, plus rusés, qui professent, sous le nom de dilettantisme, la nécessité de ne pas se lier, le besoin de ne rien affirmer, la lâcheté, pour tout dire, de la pensée et l'hypocrisie de la forme.

Pour les critiques, c'est un terrain de rapport que ce fiuctueux terrain sur lequel ils se meuvent. Vanter ou dénigrer les artistes morts; éviter de se compromettre, en parlant de ceux qui vivent; encenser en de sportulaires phrases les vaches à lait académiques des vieux prix; baladiner avec des thèses soumises et des idées en carte ; débiter, sous prétexte d'anah'Se, les lieux communs les

plus fétides, dans une langue limoneuse, simulant sous Tobscurité des incidentes la profondeur; tel est le truc. Le critique hésitant et satisfait, amorti et veule, qui manie cette pratique, est aussitôt réputé homme de goût, homme bien élevé, compréhensif et charmant, délicat et fin, — ah! surtout, délicat et fin! C'est pour lui tout honneur et profit et j'imagine du reste que c'est là tout ce qu'il cherche.

Non, la vérité c'est qu'on ne peut comprendre l'art et l'aimer vraiment si l'on est un éclectique, un dilettante. L'on ne peut sincèrement s'extasier devant Delacroix si l'on admire M. Bastien Lepage; l'on n'aime pas M. Gustave Moreau si l'on admet M. Bonnat, et M. Degas si Ton tolère M. Gervex.

Heureusement que ce profitable état de dilettante a un revers; fatalement, dans ces excès de pusillanimité, dans ces débauches de prudence, la langue se débilite, coule, revient au style morne et plombé des Instituts, se liquéfie dans le verbe humide de M. Renan; car l'on n'a pas de talent si l'on n'aime avec passion ou si Ton ne hait de même; l'enthousiasme et le mépris sont indispensables pour créer une œuvre ; le talent est aux sincères et aux rageurs, non aux indifférents et aux lâches.

Et combien y en a-t-il maintenant de peintres et qui peinent et qui ragent et qui souffrent sur leurs œuvres ?

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