LE QUARTIER SAINÏ-SÉVERIN
(Le Bièvre et Saint-Séverin)
Pour se bien figurer Tancien aspect de ce coin de Paris il faut évoquer le souvenir de certaines villes épargnées de TAllemagne, ou se rappeler le quartier Martainville, tel qu'il existait, il y a quelques années encore, à Rouen.
C'était un lacis de tranchées noires, de rues sombres fuyant d'abord droit devant elles, puis dessinant des crochets, s'agrippant à celles qu'elles rencontraient, tombant, se relevant, grimpant à des échelles de meunier, descendant en des glissades dans des impasses. Les maisons étaient étroites, tout en hauteur, écartelées, sur leur épiderme de plâtre ou de briques, de grandes
croix de Saint-André en bois, ceinturées à la taille de poutres peintes. Les étages débordaient les uns au-dessus des autres, semblables à des tiroirs à moitié tirés, de commodes à ventre; des balcons en demi-lune surplombaient la rue, et, aux angles, des tourelles s'effilaient en l'air en des cornets d'ardoises, en des capuchons relevés de moines, se terminaient au-dessus du sol en des volutes de colimaçons, en des culs-de-lampe.
En bas, souvent des piliers soutenaient la panse hydropique de la façade qui saillait sur la tête des passants et formait une galerie couverte abritant des soupiraux, des portes à pentures, des porches à barreaux, à judas, à herses, — et si l'on franchissait ces portes, l'on accédait dans d'immenses couloirs voûtés tels que des fours, interrompus çà et là par des escaliers en spirales, en vis de Saint-Gilles.
Et ces corridors menaient à des cours aérées, à de spacieux jardins. Petite sur le devant, la maison s'enfîait sur les derrières, vivait à la campagne. Le bruit cessait, éteint dès l'entrée par ces murailles épaisses, par ces pierres sourdes.
Retirées et intimes, dès qu'elles tournaient le dos aux rues, ces maisons batelaient lorsqu'elles faisaient face au public; elles se déhanchaient avec leurs buffleteries de chêne noir, titubaient sous leur bonnet en chausse à filtrer de clown, semblaient débiter des boniments au dehors et ne cesser leurs facéties que pour se recueillir en leur céans; celles de ces bâtisses qui se livraient au commerce adoptaient, tout en restant gaies, l'allure de leur profession; leurs traits étaient façonnés par le métier des gens; elles étaient leurs coquilles.
étaient agencées exprès pour eux; le fournil du boulanger, la forge de Tartisan avaient décidé des contours et des ornements des lieux qui les contenaient ; ce n'était pas, comme maintenant, d'indifférentes boutiques, aptes à arborer le comptoir d'un marchand de vins, le magasin d'un fabricant de vélocipèdes ou la resserre d'un droguiste.
Le quartier Saint-Séverin fut, dès son origine, ce qu'il est maintenant, un quartier miséreux et mal famé; aussi regorgeait-il de clapiers et de bouges; son aspect était sinistre à la fois et hilare; il y avait, à côté d'auberges de plaisante mine et d'avenantes rôtisseries pour les étudiants, des repaires pour bandits, des coupe-gorge accroupis dans la fange des trous punais; il y avait aussi, çà et là, quelques anciens hôtels appartenant à des familles seigneuriales et qui devaient s'écarter, avec morgue, de ces tavernes en fête, lesquelles regardaient certainement à leur tour du haut de leurs joyeux pignons le sanhédrin des bicoques usées, des ignobles cambuses où gîtaient les voleurs et les loqueteux.
Mais que ces bâtisses fussent jeunes ou vieilles, riches ou pauvres, elles étaient quand même lancées pêle-mêle dans le tourbillon cocasse des rues qui les conduisaient au galop de leurs pentes, les jetaient dans des pattes d'oie, dans des tranchées, dans des places plantées de piloris et de calvaires; et, là, d'autres maisons s'avançaient à leur rencontre, leur faisaient la révérence, ou dansaient en rond, le bonnet de travers, les pieds dans un tas de boue. Puis le cercle de la place se rompait et les rues repartaient, se faufilaient en de maigres sentes, finissaient par se perdre dans
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des allées en sueur, dans les tunnels obscurs des grands porches.
Au milieu de ce sabbat de chemins égarés et de cahutes ivres, la foule grouillait, harcelée par les cloches qui la conviaient aux offices, arrêtée par des moines qui quêtaient au nom de « Jésus, notre Sire, » amusée par les cris des marchands qui se croisaient, par les chandeliers qui bramaient à tue-tête: « chandoille de coton, chandoille ! » par Therbier qui annonçait ses amis fleurant comme baume, par Toubloier cher aux enfants, le fabricant de gâteaux secs et de rissoles, qui lançait ce refrain singulier, tout à la fois surpris et peureux: «Dieu! qui appelle Toubloier? »
Il y avait, dans chaque rue, comme une foire à demeure. Les négociants harpaient la clientèle, se disputaient si bien sa bourse qu'un édit décréta que nul ne pourrait aguicher le chaland, tant qu'il serait dans la boutique d'un autre; c'était la retape commerciale, telle qu'elle se pratiquait, il y a quelques années encore, ainsi qu'un souvenir des vieux âges, sur le carreau du Temple.
La nuit, tout ce hourvari des affaires cessait. Le couvre-feu sonnait à Saint-Séverin; chacun se barricadait et fermait boutique; les rues, éclairées par les veilleuses placées au pied des Vierges debout dans leurs cages treillissées de fer, valsaient, silencieuses, dans l'ombre. Alors les écoliers ribaudaient avec les voleurs et les filles. Bien que le prévôt de Paris eût, au xiv® siècle, rendu une ordonnance prescrivant aux femmes qui s'assemblaient à l'abreuvoir Mâcon et dans d'autres lieux de se retirer, le soir, après dix heures, sous peine de vingt sols parisis d'amende, les filles n'en
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pullulaient pas moins, soutenues par les étudiants et les filous, et elles ne tenaient pas plus compte de ces injonctions que de celles qui leur défendaient de porter des robes traînantes, des collets renversés et des chapeaux d'écarlate ou des jupes rouges.
Les mendiants, les prostituées et les grinches sont restés depuis le Moyen Age dans ce coin de ville, mais les étudiants semblent Tavoir pour jamais quitté. Ils ne franchissent guère maintenant le boulevard Saint-Germain et le boulevard Saint-Michel qui enserrent le labyrinthe des vieilles rues. A Theure actuelle, le quartier Saint-Séverin, le seul, à Paris, qui conserve encore un peu de Tallure des anciens temps, s'effrite et se démolit chaque jour; dans quelques années, il n'y aura plus trace des délicieuses masures qui Tencombrent. On nivellera d'amples routes. Ton abolira les tapis-francs. Ton refoulera le long des remparts les purotins et les escarpes; une fois de plus, les moralistes s'imagineront qu'ils ont déblayé la misère et relégué le crime; les hygiénistes clameront également les bienfaits des larges boulevards, des squares étriqués et des rues vastes; Ton répétera sur tous les tons que Paris est assaini, et personne ne comprendra que ces changements ont rendu le séjour de la ville intolérable. Jadis, en effet, on ne grillait pas, l'été, dans des rues étroites et toujours fraîches et l'on ne gelait pas l'hiver, dans des sentes à peine ouvertes et à l'abri des vents; aujourd'hui, l'on rissole, au temps des canicules, dans les saharas du Carrousel et de la place de la Concorde et l'on grelotte, par les frimas, sur ces interminables avenues que balaient les bises. Sans doute, les égouts déodorisés puent
moins, mais nous avons à humer, en échange, les infectes senteurs des asphaltes et des gaz, des voitures à pétrole et des pavés de bois.
Naguère, derrière les logis, s'étendaient des jardins en fleurs et d'immenses cours; maintenant les croisées s'ouvrent sur des puisards et se touchent; les gens qui n'habitent pas sur la rue étouffent; l'air était derrière les façades et il est désormais devant; de même pour les arbres: ils ont sauté par-dessus les maisons et ils s'étiolent, actuellement, à la queue-leu-leu, sur des trottoirs, les pieds pris dans des carcans de fonte. En somme, l'espace est le même qu'autrefois, mais il est réparti d'une façon autre.
Ajoutons qu'au temps passé l'on respirait à l'aise chez soi, dans de hautes et de salubres chambres, et que maintenant l'on s'anémie dans de minuscules loges dont les cloisons de papier et les plafonds bas laissent filtrer tous les bruits. Personne ne peut plus souffrir en paix, si son voisin dont il lui faut, malgré lui, subir la vie, est père.
Ni silence, ni bouffées de verdure, ni place pour se mouvoir au dedans; aucun moyen de s'abriter du chaud et du froid au dehors, tels semblent être les résultats obtenus par ce fameux progrès dont tant de jobards nous rebattent les oreilles, depuis des ans !
Je ne vois pas, en tout cas, ce qu'au point de vue de la salubrité et de l'hygiène, la classe moyenne a gagné à ces changements.
Quant aux pauvres, c'est autre chose: l'on est en train de détruire leurs derniers refuges. Jadis, ils pourrissaient dans les casemates en pierre des
vieux bouges; dorénavant, ils crèveront dans les greniers de zinc des maisons neuves. Autrefois, ils s'hébétaient avec des breuvages impétueux, mais qui ne les foudroyaient point; aujourd'hui, ils se saoulent avec des mixtures qui les calcinent en quelques mois et les rendent fous. Dans le quartier Saint-Séverin, plus qu'ailleurs peut-être, cette vérité s'affirme.
En attendant que les tapis-francs de ses ruelles soient démolis, d'immenses assommoirs et de formidables bars se sont installés à tous les nouveaux rez-de-chaussée de ses avenues. Dans les anciennes tanières qui existent encore, dans le cabaret de la Guillotine de la rue Galande, pour en citer un, Trolliet, le patron, versait à ses habitués des consommations dures au goût, mais quasi saines; son vin valait celui que débitent aux ménagères les épiciers du coin et, bien qu'elle fût un peu véhémente, son eau-de-vie de marc était louable. N'ayant pas de frais généraux, il pouvait livrer des boissons honnêtement frelatées, à bon compte; mais il n'en est pas de même de ces abreuvoirs que l'on vient de fonder et dont les dépenses d'installation et de loyer sont énormes.
Attirés, comme des papillons de nuit, par l'illumination furieuse de ces salles, les purotins commencent à déserter déjà les antiques mannezingues et ils vont s'ingurgiter, le soir, dans un décor qui les éblouit, des poisons explosifs, des liquides de colère et de meurtre.
Les hygiénistes et les marchands de morale qui se réjouissent de voir disparaître, un à un, les chenils séculaires de Saint-Séverin, verront de combien montera, dans cette paroisse, la cote des
criminels et des aliénés, lorsqu'on aura complètement aboli les traces des tavernes d'antan, pour y substituer partout le luxe moderne des grands bars.