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Pages choisies

Ce lut une singulière destinée que celle de Jean- Jacques Rousseau. Né à Genève, le 28 juin 1712, il coûta la vie à sa mère, et sa naissance causa bien, en ce sens, « le premier de ses malheurs ». La famille de son père était d'origine française; mais les Rousseau, depuis plus d'un siècle et demi, étaient établis à Genève, et y jouissaient du droit très recherclié de bourgeoisie ihe père de Jean-Jacques exerçait une profession considérée: c'était un horloger habile, et qui ne manquait pas d'instruction. Le discernement semble lui avoir fait défaut plutôt que les connaissances, si roi>en juge par l'instruction qu'il donna ou qu'il laissa prendre au petit orphelin : à sept ans, l'enfant dévorait, en compagnie de son père plus enfant que lui, une série de romans, durant de longues veillées d'été qui se prolongeaient jusquauxpremierscrisdes hirondelles. Ahuit ans, il logeait dans sa petite cervelle Bossuet avec Ovide, Molière avec Fontenelle, les Caractères de La Bruyère côte à côte avec VHistoire de Venise: Plutarque surtout, sa première et sa plus constante admiration, Plutarque, le biographe de tant de héros, éveilla chez ce lecteur enthousiaste et tendre la passion de la grandeur et la fièvre du sentiment. Aussi acquit-il « une intelligence unique, à cet âge. sur les passions ».

La disparition subite de son père coupa court à ces imprudences. Cet homme léger quitta tout à coup le pays ; les suites d'une querelle le forcèrent à s'expatrier. S'occupa-t-il du moins de cet enfant qu'il laissait

à la merci du sort? Tout semble prouver le contraire. Et si Rousseau ne fut pas, dès l'âge de huit ans, « le rebut de tous les métiers », comme il le devint plus tard inévitablement, il dut cette demi-chance non à son père, mais à un brave homme d'oncle, qui le mit en pension chez un pasteur de campagne avec son propre fils, le « cousin Bernard ». A Bossey, les deux enfants jouirent de la vie de famille chez M. et M"^ Lambercier; le pasteur leur enseignait les rudiments du latin; et sa fille, bien qu'elle eût parfois l'humeur fouetteuse, sut leur faire aimer ce foyer. Mais sans doute les maigres ressources de Jean-Jacques tiraient à leur fin. Il quitta les Lambercier, séjourna quelque temps chez son oncle, puis on dut se mettre en quête d'un métieipour lui. Ici commence une triste odyssée.

Placé chez un greffier pour y apprendre le métier de procureur, ou, comme il dit, de grapignan, l'enfant montre une inaptitude telle qu'on le renvoie honteusement comme incapable et borné. Il descend un échelon : cette fois, on s'adresse à un artisan, un graveur pour montres. Dans cette nouvelle profession, Jean-Jacques se trouve peut-être moins maladroit : mais son maître est grossier, brutal ; il le bat à l'occasion. D'autre part, l'humeur romanesque de T apprenti perce en fantaisies innocentes; une fièvre inassouvie de lectures, poursuivies en cachette, le dégoûte de la vie pratique : les mauvais traitements le rebutent; — un oubli, et la peur d'un châtiment corporel le décident à la fuite, un soir qu'au retour d'une promenade hors des murs il rentre cinq minutes trop tard et voit se fermer sous ses yeux les portes de la ville. Le voilà vagabond de grande route. Il n'a pas seize ans. (1728.)

Il rôde alors autour de Genève. Son étoile le conduit chez un bon curé, M. de Pontverre, qui l'adresse à jyjme (jg Warens. Nouvellement convertie au catholicisme, M""^ de Warens avait quitté Vevey, son pays natal, et s'était réfugiée en territoire savoyard, à Annecy. Elle prit en pitié le jeune aventurier, lui fit accueil, et, dans son zèle de néophyte, voulut d'abord

NOTICE. m

assurer le salut de son âme. Jean-Jacques est envoyé à Turin, où il est catéchisé; il y abjure le protestantisme. Puis il tente diverses fortunes. Engagé dans la domesticité, valet avec ou sans livrée, il inspire parfois de l'intérêt à ses maîtres. L'un d'eux entreprend de le former. Il comptait sans riiumeur fantasque de son protégé, qu'un coup de tête rejette d'abord sur les chemins, et ramène ensuite chez M"*' de Warens.

Il en repartit bien d'autres fois, et toujours pour y revenir après des traverses semblables. La maison de sa protectrice lui devient une véritable maison paternelle. Douze années durant, jusqu'à son départ définitif pour Paris, c'est là qu'il va, séjourne, ou revient. C'est à Annecy, à Chambéry, aux Charmettes, qu'il se forme. Il s'y abrite d'abord, puis il s'y cultive. Sa bienfaitrice lui donne des maîtres. C'est à la musique que Rousseau doit la première conscience de son talent. Il étudie, il chante, il compose. Il croit déjà pouvoir vivre de son art : sa tête se monte, un accès d'humeur ambulante le saisit, il part, — pour la renommée? non, pour connaître les humiliations, la misère. Faut-il le montrer chef d'orchestre ridicule, interprète d'un archimandrite, mentor improvisé d'un futur officier? Chemin faisant, il a entrevu Paris, ou plutôt le faubourg Saint-Marceau. Il revient au logis, dégoûté, malade. Le voilà sage.... jusqu'à l'occasion prochaine.

Il a vingt et un ans. On lui trouve à Chambéry une petite place de bureau, et voilà Jean-Jacques « employé du cadastre ». Cela dura près de deux ans. Ce demirepos et ces fonctions quasi machinales aidèrent singulièrement au travail de son esprit. L'ancien vagabond sentait son génie inquiet s'agiter confusément en lui. Une soif inextinguible d'apprendre le faisait se jeter successivement sur les études les plus diverses, s'y acharner, s'y épuiser, préoccupé d'aller au fond de tout, de posséder, en toute science, la clef de cette science, et de s'en servir pour en pénétrer d'autres, pour en inventer d'autres au besoin. De 1755 à 1741, dans les dernières années surtout, il dévora les livres

et les livres le dévorèrent. Tout lui était passion, la botanique aussi bien que la musique, l'astronomie non moins que le latin. Aux Charmettes, où nous le trouvons installé dès 1756, il peut compter les études qu'il kvv/, mène de front par les heures de la journée; et la nuit, il étudie les astres. Il ne sait rien, et il apprend tout seul; et il apprend tout bien, et c'est pour la vie. Il lutte contre sa mémoire rebelle; il « perd la tête », à « marmotter sans cesse quelque chose entre ses dents ». Bref, il nous offre ce rare et beau spectacle d'une intelligence domptée par la volonté, et d'un génie qui marque d'un effort, d'une douleur, chaque pas vers son affranchissement.

Un instant, il pense avoir trouvé sa voie. Son bonheur à s'instruire le fait croire à sa vocation d'enseigner. Il entre chez M. de Mably, à Lyon, pour y faire l'éducation de ses deux fils; il échoue piteusement. Il avait les connaissances d'un précepteur; il n'en avait ni les talents ni surtout le caractère. On peut déjà noter ce trait : Jean-Jacques ne valait rien pour la pratique. Il était le premier homme du monde pour découvrir des principes, le dernier pour les appliquer. Il se rabattit donc vers les Charmettes, une dernière fois, mais pas pour longtemps. Un autre projet le tenait, un nouveau système pour noter la musique, qu'il avait inventé. Paris l'attire, le fascine : rongé d'ennui, et hanté dune ambition encore mal définie, il part enfin, et dit adieu à ce toit hospitalier. Que de fois ne reporta-t-il pas dans la suite sa pensée reconnaissante de ce côté! Et c'était justice : saura-t-on jamais, savait-il lui-même tout ce qu'il devait à M"" de Warens? Quand il l'aborda, il n'était qu'un enfant perdu, peu intéressant en somme, avec le germe de quelques qualités naturelles, et pas mal de vices acquis; quand il la quitta, il portait en lui le grand Rousseau.

En 1741, un jour d'automne, il débarque donc à Paris, léger d'argent, mais lesté d'espérance, avec son projet

NOTICE. V

de musique chifTrée pour tout avoir et pour tout avenir. II s'apprtMait à courir la carrière d'inventeur: celle-là d'abord, peut-èlre une autre ensuite: mais lacjuelle? Il liiinorail lui-même. Sa vocation décrivain, — c{ui le croirait? — ne lui apparaissait pas clairement : ne dit-il pas lui-même qui! le devint malgré lui? Il avait quelques recommandations; il en usa. En août 174^. il communiquait son système de notation musicale à lAcadémie des sciences, qui nomma pour l'examiner, incompétente elle-même, trois commissaires, savants, mais peu nmsiciens. La fortune ne devait pas venir de là. Au reste, une observation pratique de Rameau (un musicien cette l'ois), à laquelle Rousseau se rendit, ruina ses espérances.

Par bonheur les questions musicales étaient à l'ordre du jour. Il se jette dans la mêlée {Dissertation sur la musique moderne, 1745). Il fallait avant tout se faire connaître, et il avait le tempérament disputeur; discuter était la mode du jour. Ce qu'il voulait, il l'avoue plus tard lui-même, c était « primer en quelque chose », n'importe en quoi. En attendant l'occasion de frapper un grand coup, il noue des relations, il fréquente plusieurs salons : M""' de Besenval, M"" Dupin, Fram cueil, le reçoivent dès la première heure. Il s'essaye à la composition {Les Muses Galantes) : mais on lui offre le poste de secrétaire de notre ambassadeur à Venise, M. de Montaigu, et il part, se voyant déjà diplomate et homme d'État. Cette équipée est la dernière, et la plus cruelle. Elle débute comme un roman, et manque de finir comme un procès. Déçu, mal payé, maltraité, fou de douleur et de colère, Rousseau revient, exhale amèrement ses plaintes, remplit les oreilles des ministres de ses réclamations et de ses dénonciations, et, finalement, trop heureux de trouver encore quelque place dans la société qu'il a si imprudemment cjuittée, retouche pour Voltaire un opéra de Rameau, entre chez 31°"= Dupin comme secrétaire, compose à Chenonceaux des vers et des pièces galantes (1747). L'année suivante ses relations s'étendent. Francueil l'introduit chez

T^jme (j'Épinay. Là il se lie avec Condillac, Grimm, Diderot; il connaît les Encyclopédistes, il travaille pour leur recueil. Cependant ses idées s'accroissent, son esprit mûrit : il porte sur la société des regards plus pénétrants; il commence à juger, en attendant qu'il domine. Il ne s'est pas encore révélé à lui-même, mais il commence à sentir ce qu'il vaut.

Le coup de foudre éclate enfin; on sait dans quelles circonstances. Un jour qu'il va voir Diderot prisonnier au donjon de Vincennes, ses yeux tombent sur la question mise au concours par l'Académie de Dijon : « Si le progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les mœurs. » A ces mots, un éblouissement le saisit, il « voit un autre univers » ; l'émotion l'empêche d'avancer; une éloquence longtemps refoulée monte en Ilot à ses lèvres; il se laisse tomber au pied d'un chêne, et, séance tenante (s'il faut l'en croire), il écrit au crayon, au milieu d'un torrent de larmes, la Prosopopée de Fabricius. L'inspiration l'a saisi; elle ne le quitte plus : c'est, comme on l'a dit, le feu du ciel tombant sur un bûcher dès longtemps préparé. Il évoque l'âge d'or; il lance contre la civilisation des anathèmes enflammés : il adjure Thumanité de revenir en arrière, vers la rusticité, vers l'ignorance, vers le bonheur. Le voilà, dès son premier écrit, en rupture ouverte avec la société, en conflit avec tous les écrivains de son temps, épris de luxe et d'art, prôneurs de la civilisation et de ses merveilles.

Si Rousseau n'a voulu qu'attirer l'attention, il réussit au delà de ses espérances : le succès de ses idées en égale le scandale. L'Académie de Dijon le couronne (1750): on le réfute, il réplique; on l'attaque, il riposte: chaque coup marque une victoire, et fait jaillir d'une source ignorée l'éloquence véhémente, l'âpre ironie, le sarcasme. Un second discours , sur VOrigine de V Inégalité parmi les hommes (1755), lui donne l'occasion de compléter ses premières idées, et porte à son comble la célébrité de l'auteur. Il s'y dévoile « républicain », comme on disait alors, c'est-à-dire ennemi de

NOTICE. \ni

Tordre social établi et de la hiérarchie des classes, négateur de la propriété, et déjà démocrate. Entre temps, cet iconoclaste farouche se révélait dans sa musique un naïf et un sentimental. Le Devin du l'illarje ( \lh2). avec ses chants idylliques, enlevait les api)laudissements du roi. de la cour, et provoquait les larmes de femmes élégantes qui paraissaient à fauteur « belles comme des anges >. C'était, après le succès de surprise, le succès d'attendrissement. Rousseau connaissait coup sur coup la gloire et la vogue : il était célèbre à faire pâlir Voltan-e lui-même. Ne faillit-il pas tenir une pension de Louis XV! Heureusement son « républicanisme » veillait. — et sa gaucherie aussi.

Un éclat si soudain le mettait hors de pair. Rousseau, très avisé sous sa brusquerie, comprit la situation et se liàta den tirer parti. De ce moment date sa « réforme », c'est-à-dire l'arrangement de son rôle en vue de l'effet qu'il voulait produire sur ses contemporains, et même sur la postérité. Il veut être l'homme de ses écrits, accorder sa vie avec ses idées, monter sa parole, au ton de ses livres. Les Discours, la Préface de Narcisse, ses apophtegmes absolus, ne pouvaient d'ailleurs comporter moins qu'une transformation radicale. Dès lors la réforme commence. Rousseau revient d'abord à sa }>remière religion. Puis il change d'ajustement : plus de jabot, plus d'épée, plus de manchettes : un gros habit, une perruque ronde, des manières de paysan, un verbe tranchant et bourru. C'était un mondain honteux; il se fait rustre arrogant. Tel est le personnage qu'il se compose, non point antipathique à sa nature, mais trop avantageux à son rôle pour être seulement naturel. Sous cette nouvelle forme, les salons se le disputent : il y passe bientôt à l'état de curiosité. Il s'en apercevait, et s'y montrait encore, moitié calcul et moitié vanité. Il ne lui déplaisait pas de jouer au paysan du Danube parmi les Parisiens de la décadence; d'être le point de mire de tous les regards, d'intriguer par ses sourcils froncés, sa causticité intermittente, et. parmi ces beaux diseurs de salon, d' a écraser de petits bons

mots avec ses sentences comme on écraserait un insecte entre ses doigts» .

Cependant ce rustique fut bientôt excédé de la ville ; il soupirait après la campagne, après les « sombres asiles » de la Fontaine. Ses vœux furent à point comblés. Durant les six années qui suivirent (1756 à 1762), deux retraites forestières, chez M""" d'Épinay et chez le maréchal de Luxembourg, à l'Ermitage et à Montmorency, lui offrirent le recueillement désiré. L'inspiration l'y attendait. C'est la période des chefs-d'œuvre. Ces six années furent d'une fécondité prodigieuse : la Nouvelle Iléloïse^ la Lettre à d'Alembert, le Contrat Social, VÉ7nile paraissent coup sur coup. Rousseau composait au milieu d'une exaltation croissante, le jour dans les bois, la nuit pendant ses insomnies. Une sorte d'extase le ravissait dans un monde enfanté par son imagination, qu'il peuplait d'êtres selon son cœur, et où il vivait, peu s'en faut, lui-même. Et, à chaque nouvel ouvrage, s'accusait plus fortement le rêve de l'auteur, la transformation du siècle et la réforme de toutes les idées courantes. La Nouvelle Héloïse faisait révolution dans le roman; le Contrat Social faisait révolution dans la politique, comme VÈmile dans l'éducation, et la Lettre sur les spectacles frappait au cœur le théâtre. Chacun de ces livres portait coup; mais en détruisant, il rétablissait. Une forte logique (artificieuse parfois, harmonieuse toujours) reliait les diverses parties de ce système, sorti tout organisé d'un cerveau puissant et candide tout ensemble. 11 se trouvait beaucoup de cœurs sensibles que la défense de la passion contre la galanterie touchait profondément; beaucoup d'âmes droites qu'entraînaient des utopies généreuses, — parfois les plus dangereuses de toutes; beaucoup de pères et de mères qui rêvaient pour l'éducation de leur fils ce respect de l'être humain, ce culte de la vertu, cette force de sens et de sentiment qui respirent dans VÈmile. La magie d'un style admirable opérait sur la foule des lecteurs devenus peu à peu des disciples, et bientôt rendus incapables de discerner les pièges cachés où se prenait à chaque

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instant tantôt leur esprit et tantôt leur cœur, grâce à cet idéalisme qui est chez Rousseau le plus grand des attraits. ^

Après ces divers ouvrages, où Rousseau avait inventé un monde en partie chimérique, mais pourtant assez réel pour émouvoir dun choc puissant les esprits et les âmes, sa tâche était achevée. Il s'était comme réi)andu tout entier dans ces créations presque simultanées; et, si Ton peut déplorer que la persécution Fait chassé de sa thébaïde, du moins on est en droit de croire qu'il ne se fût pas élevé plus haut, et que, sur presque toutes les questions importantes, il avait, à cette date, dit le mot essentiel.

Il jouissait du succès de YÉmile (mai 1762) dans une sécurité parfaite, lorsqu'il fut décrété de prise de corps. Le Parlement, qui avait laissé passer les hardiesses du Contrat Social, condamna à la brûlure l'ouvrage qui contenait la Profession de foi du Vicaire Savoyard, et l'auteur à la contrainte ou à l'expulsion. Dès lors la vie de Rousseau n'offre plus qu'un tissu de misères. Ce coup inattendu frappa son imagination. Son caractère s'en ressentit. Vieux avant l'âge, épuisé de maladies réelles ou imaginaires (dès l'enfance il se crut mourant), mis à l'index à la fois en France, en Suisse et en Hollande, il ne sut un moment où reposer sa tête, et se plaça enfin sous la ju-otection du roi de Prusse, à Motiers. Mais il fallut bientôt quitter cet asile. Dès lors il erre de refuge en refuge, tantôt pourchassé, tantôt inquiet sans raison. Orgueilleux dès l'enfance, et ombrageux dans ses meilleurs jours, il devient alors irritable, soupçonneux jusqu'à la manie, hypocondre jusqu'à la folie. Aujourd'hui à Strasbourg, demain en Angleterre, puis en France, dans les asiles de ses protecteurs où il se cache sous un nom supposé, il traîne la pire existence. Il écrit cependant, il s'occupe ; il fait de la botanique, et rédige des constitutions pour la Corse et la Pologne; il compose ses Confessions, son dernier chef-d'œuvre, le seul ouvrage de cette époque qui ne se ressente pas de ses maux. Enfin il peut revenir à Paris (juin 1770).

s LECTURES CHOISIES DE J.-J. ROUSSEAU.

Mais il n'est plus que l'ombre de lui-même. Il vit tristement et pauvrement rue Plàtrière, chez un épicier; il y est visité par quelques amis, que ne rebutent point sa méfiance et sa misanthropie. M. de Girardin lui offre enfin, à Ermenonville, l'habitation de ses rêves : il s'y rend, il y meurt aussitôt, et les apparences donnent à croire qu'il a lui-même abrégé ses souffrances (2 juillet 1778). Il avait soixante-six ans.

On a souvent opposé Rousseau à Voltaire. Il est vrai que deux écrivains ne sauraient offrir un plus complet contraste*. Voltaire et Rousseau ont partagé l'admiration de leurs contemporains ; ils ont aussi partagé celle des générations suivantes; mais il est facile de voir que, depuis une vingtaine d'années, l'équilibre est rompu en faveur de Rousseau. En cela notre siècle n'est c|ue reconnaissant. Que de services Jean-Jacques ne lui a-t-il pas rendus! « il a mis du vert dans notre littérature », écrit Sainte-Beuve. Disons encore : il a mis de la poésie dans notre prose, du sentiment dans notre vie familière, du lyrisme un peu partout. Il a retrempé les ressorts de l'intelligence moderne. Pour l'esprit français en particulier, il ouvre une ère nouvelle. Des voix éloquentes, Bernardin de Saint- Pierre, M"" de Staël, Chateaubriand, sont l'écho prolongé de la sienne. Il est vraiment le père du xix'' siècle. Toute une partie du romantisme procède de lui. Sans lui Lamartine (malgré la haine dont il poursuit, non sans raison, le Contrat Socicd) ne serait pas le Lamartine du Lac et des Méditations. George Sand est un Rousseau moins trouble et non moins chaleureux. Pour tous ces écrivains, et pour tant d'autres, Rousseau fut, selon la belle expression d'un critique, une « source ». De la source il a le jaillissement et la fraîcheur. C'est proprement un charme que de se plonger dans la lecture de

1. Voir ci-après ; Jugements littéraires sur J.-J Rousseau et Ouvrages a consulter.

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Rousseau en quittant Voltaire : l'un amuse l'esprit, l'autre parle au cœur. Un abîme les sépare : ou plutôt, comme l'a dit Gœthe, « avec Voltaire c'est un monde qui finit, avec Rousseau c'est un monde qui commence ».

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