ROLE DE ROUSSEAU
« Quand on se demande ce que Rousseau était dans son fond même, on estime qu'à le définir d'un mot il était un homme de sentiment. La raison analyse l'homme, et, en l'analysant, méconnaît tel ou tel élément réel, en sorte qu'il n'y en a pas un seul qui à ce procédé n'ait péri, et l'homme tout entier; le sentiment résiste : ni analyse ni sophisme ne l'entament; il jaillit; il sort de tout l'être et du fond de l'être, comme le cri ; il est la nature, il est la vie. Le xviir siècle avait singulièrement abusé de l'analyse : idées, instincts éternels, avaient été méconnus, et l'homme, cette grande chose, était réduit à bien peu. Le sentiment le retrouva. L'honneur en revient à J.-J. Rousseau. Contre la corruption sensuelle et la galanterie, qui est l'esprit en amour, il reJève la passion, et contre la passion le devoir: il apprend aiyx femmes à être mères; il rétablit le principe de l'éducationf qui est de faire des hommes; le principe de la politique, qui fonde la société sur le contrat; il ranime le sentiment religieux et chrétien; en dehors de ce monde des salons, subtil, artificiel et blasé, 1t rencontre le sentiment de la nature, les plaisirs simples, la solitude, la rêverie et la poésie. C'est un trouveur de sources.... » (Ern. Bersot, Introd. à J.-J. Rousseau de Saint- Marc GiRARDIN, p. XV.)
ele:sients du talent de rousseau.
'< L'éloquence est rà la fois un don naturel et un grand art. Rousseau n'avait négligé aucune partie de cet art. L'étude de la philosophie, et surtout des philosophes de génie, lui avait donné ce fonds précieux d'observations et d'idées qui enrichit l'orateur. Quelques notions de mathématiques laborieusement acquises avaient fortifié la précision naturelle de son esprit. L'amour des champs, les souvenirs d'une vie errante avaient nourri sa vive imagination. Son goût s'était formé dans la solitude, loin des préjugés d'école et de parti. Il n'était pas jusqu'à sa langue qui ne fût excellente, malgré
quelque peu d'origine exotique. Cette langue de Genève, il l'avait renouvelée aux sources abondantes de notre idiome, dans le français d'Amyot, dans Rabelais, Montaigne, Charron, dans tous nos vieux auteurs naïvement expressifs, que l'élégance moderne faisait chaque jour oublier davantage. Enfin, à la beauté de l'expression il joignait, par son instinct musical et presque italien, ce sentiment de l'harmonie si recommandé par les anciens, et chez nous presque inconnu des écrivains qui ne sont pas orateurs. Ajoutez cette verve d'humeur et de mépris contre le siècle, cette fierté répubhcaine, empruntée à des souvenirs de patrie et d'étude, et qui charmait notre mollesse monarchique, en la faisant rougir. » (Vil- LEMAiN, Litt. au xviir siècle, II, 229-250.)