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GENEVOIS ET GENEVOISES

Le séjour en France a profité à Saint-Preux. Il juge des autres sociétés par rapport à la nôtre, et un Français trouvera qu'il juge bien.

Le Genevois est de tous les peuples du monde celui qui cache le moins son caractère et qu'on connaît le plus promptement. Il se sent naturellement bon; et cela lui suffit pour ne pas craindre de se montrer tel qu'il est. Il a de la générosité, du sens, de la pénétration; mais il aime trop l'argent : défaut que j'attribue à sa situation qui le lui rend nécessaire; car le territoire ne suffirait pas pour nourrir les habitants.

Il arrive de là que les Genevois, épars dans l'Europe pour s'enrichir, imitent les grands airs des étrangers, et après avoir pris les vices des pays où ils ont

1. Compositeur huguenot; mil 1 rotetdeTh. de Bèze.Névers lolO, en musique lesPsawr/iesdeCl.Ma- 1 tué à la Saint-Barthélémy.

vécu^ les rapportent chez eux en triomphe avec leurs trésors. Ainsi le luxe des autres peuples leur fait mépriser leur antique simplicité, la fière liberté leur paraît ignoble; ils se forgent des fers d'argent, non comme une chaîne, mais comme un ornement.

D'ailleurs, les entretiens du pays sont utiles et variés, et l'on n'apprend rien de bon dans les livres qu'on ne puisse apprendre ici dans la conversation. Comme autrefois les mœurs anglaises ont pénétré jusqu'en ce pays, les hommes, y vivant encore un peu plus séparés des femmes que dans le nôtre, contractent entre eux un ton plus grave, et généralement plus de solidité dans leurs discours. Mais aussi cet avantage a son inconvénient qui se fait bientôt sentir. Des longueurs toujours excédantes, des arguments, des exordes, un peu d'apprêt, quelquefois des phrases, rarement de la légèreté, jamais de cette simplicité naïve qui dit le sentiment avant la pensée, et fait si bien valoir ce qu'elle dit. Au lieu que le Français écrit comme il parle, ceux-ci parlent comme ils écrivent; ils dissertent au lieu de causer; on les croirait toujours prêts à soutenir thèse. Ils distinguent, ils divisent, ils traitent la conversation par points; ils mettent dans leurs propos la même méthode que dans leurs livres; ils sont auteurs, et toujours auteurs. Ils semblent lire en parlant, tant ils observent bien les étymologies, tant ils font sonner toutes les lettres avec soin! Ils articulent le 7narc du raisin comme A/arc nom d'homme; ils disent exactement du taba-k et non pas du taba, un pare-sol et non pas un para-sol, avant-t-hier et non pas avan-hier, secrétaire et non pas segrélaire, un lac-cCamour où l'on se noie, et non pas où l'on s'étrangle-; partout les s finales, partout les r des infinitifs; enfin leur parler est toujours soutenu, leurs discours sont des harangues, et ils jasent comme s'ils prêchaient.

1. « Maintenanton ne leur donne plus la peine de les aller chercher, on les leur porte. » (Note de R.)

2. Lacs-d'amour, cordons repliés sur eux-mêmes en forme de 8 couché.

Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'avec ce ton dogmatique, froid, ils sont vifs, impétueux, et ont les passions très ardentes : ils diraient même assez bien les choses de sentiment s'ils ne disaient pas tout, ou s'ils ne parlaient qu'à des oreilles : mais leurs points, leurs virgules, sont tellement insupportables; ils })eignent si posément des émotions si vives, que, quand ils ont achevé leur dire, on chercherait volontiers autour d'eux où est l'homme qui sent ce qu'ils ont décrit.

Le Frant^ais lit beaucoup; mais il ne lit que les livres nouveaux, ou plutôt il les parcourt, moins pour les lire que pour dire qu'il les a lus. Le Genevois ne lit que les bons livres; il les lit, il les digère : il ne les juge pas, mais il les sait. Le jugement et le choix se font à Paris; les livres choisis sont presque les seuls qui vont à Genève. Cela fait que la lecture y est moins mêlée et s'y fait avec plus de profit. Les femmes dans leur retraite' lisent de leur côté; et leur ton s'en ressent aussi, mais d'une autre manière. Les belles madames y sont petites-maîtresses et beaux esprits tout comme chez nous. Les petites citadines elles-mêmes prennent dans les livres un babil plus arrangé, et certain choix d'expressions qu'on est étonné d'entendre sortir de leur bouche, comme quelquefois de celle des enfants. Il faut tout le bon sens des hommes, toute la gaieté des femmes, et tout l'esprit qui leur est commun, pour qu'on ne trouve pas les premiers un peu pédants et les autres un peu précieuses.

Avec ce style un peu guindé, les Genevoises ne laissent pas d'être vives et piquantes, et l'on voit autant de grandes passions ici qu'en ville du monde. Dans la simplicité de leur parure elles ont de la grâce et du goût; elles en ont dans leur entretien, dans leurs manières. Comme les hommes sont moins galants que tendres, les femmes sont moins coquettes que sensi-

1. « On se souviendra que celte I facile à voir. » (Note de R.) —Ces lettre est de vieille date, et je boutades de Rousseau, ajoutées crains bien que cela soit trop i après coup, sont divertissantes.

blés; et cette sensibilité donne même aux plus honnêtes un tour d'esprit agréable et fin qui va au cœur et qui en tire toute sa finesse. Tant que les Genevoises seront Genevoises, elles seront les plus aimables femmes de l'Europe; mais bientôt elles voudront être Françaises, et alors les Françaises vaudront mieux qu'elles. {Nouvelle Hélo'ise, VI, V.)

LES MONTAGNARDS DU VALAIS, ^t"*^^^' Douceur et aménité de leurs mœurs. A quoi ils les doivent.

J'aurais passé tout le temps de mon voyage dans le seul enchantement du paysage, si je n'en eusse éprouvé un plus doux encore dans le commerce des habitants. Quand j'arrivais le soir dans un hameau, chacun venait avec tant d'empressement m'offrir sa maison, que j'étais embarrassé du choix: et celui qui obtenait la préférence en paraissait si content, que la première fois je pris cette ardeur pour de l'avidité. Mais je fus bien étonné quand, après en avoir usé chez mon hôte à peu près comme au cabaret, il refusa le lendemain mon argent, s'offensant même de ma proposition, et il en a partout été de même. Ainsi c'était le pur amour de l'hospitalité, communément assez tiède, qu'à sa vivacité j'avais pris pour l'âpreté du gain : leur désintéressement fut si complet, que dans tout le voyage je n'ai pu trouver à placer un patagon^ En effet, à quoi dépenser de l'argent dans un pays où les maîtres ne reçoivent point le prix de leurs frais, ni les domestiques celui de leurs soins, et où l'on ne trouve aucun mendiant? Cependant l'argent est fort rare dans le Haut- Valais; mais c'est pour cela que les habitants sont à leur aise- : car les denrées y sont abondantes sans aucun débouché au dehors, sans consommation de luxe au dedans, et sans que le cultivateur montagnard,

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