UNE GROTTE
(Extrait d'une lettre à M. de Luxembourg.)
Métiers, le 28 janvier 1765.
J'ai vis-à-vis de mes fenêtres une superbe cascade, qui, du haut de la montagne, tombe par l'escarpement d'un rocher dans le vallon, avec un bruit qui se fait entendre au loin, surtout quand les eaux sont grandes. Cette cascade est très en vue; mais ce qui ne l'est pas de même est une grotte à côté de son bassin, de laquelle l'entrée est difficile, mais qu'on trouve au dedans assez espacée, éclairée par une fenêtre naturelle, cin-
trée en tiers-point', et décorée d'un ordre d'architecture qui n'est ni toscan, ni dorique, mais l'ordre de la nature, qui sait mettre des proportions et de l'harmonie dans ses ouvrages les moins réguliers. Instruit de la situation de cette grotte, je m'y rendis seul Fêté dernier pour la contempler à mon aise. L'extrême sécheresse me donna la facilité d'y entrer par une ouverture enfoncée et très surbaissée, en me traînant sur le ventre, car la fenêtre est trop haute pour qu'on puisse y passer sans échelle. Quand je fus au dedans, je m'assis sur une pierre, et je me mis à contempler avec ravissement cette superbe salle dont les ornements sont des quartiers de roches diversement situés, et formant la décoration la plus riche que j'aie jamais vue, si du moins on peut appeler ainsi celle qui montre la plus grande puissance, celle qui attache et intéresse, celle qui fait penser, qui élève l'âme, celle qui force l'homme à oublier sa petitesse pour ne penser qu'aux œuvres de la nature. Des divers rochers qui meublent cette caverne, les uns détachés et tombés de la voûte, les autres encore pendants et diversement situés, marquent tous dans cette mine naturelle l'effet de quelque explosion terrible dont la cause paraît difficile à imaginer, car même un tremblement de terre ou un volcan n'expliquerait pas cela d'une manière satisfaisante. Dans le fond de la grotte, qui va en s'élevant de même que sa voûte, on monte sur une espèce d'estrade, et de là, par une pente assez raide, sur un rocher qui mène de biais à un enfoncement très obscur par où l'on pénètre sous la montagne. Je n'ai point été jusque-là, ayant trouvé devant moi un trou large et profond c|u'on ne saurait franchir qu'avec une planche. D'ailleurs, vers le haut de cet enfoncement, et presque à l'entrée de la galerie souterraine, est un quartier de rocher très imposant; car, suspendu presque en l'air, il porte à faux par un de ses angles, et penche tellement en avant, qu'il semble se détacher et partir pour écraser le spec-
i. Tiers-point (archit.), voûle élevée au-dessus d'un plein cintre.
ateur. Je ne doute pas cependant qu'il ne soit dans ette situation depuis bien des siècles, et cjuil n'y reste ncore plus lonîirlemps : mais ces sortes d'équilibres, uxquels les yeux ne sont pas faits, ne laissent pas de auser quelque inquiétude: et, quoiqu'il fallût peuttre des forces immenses pour ébranler ce rocher qui »ar;iît prêt à tondier, je craindrais d"y toucher du bout iu doigt, et ne voudrais pas plus rester dans la direcion de sa chute que sous l'épée de Damoclès. La galerie souterraine, à laquelle cette grotte sert de estibule, ne continue pas d'aller en montant; mais elle irend sa pente un peu vers le bas, et suit la même inlinaison dans tout l'espace cju'on a juscfu'ici parcouru. )es curieux s'y sont engagés à diverses fois avec des lomestiques, des flambeaux, et tous les secours nécesaires; mais il faut du courage pour pénétrer loin dans et effroyable lieu, et de la vigueur pour ne pas s'y rouver mal. On est allé jusqu'à près de demi-lieue, en •uvrant le passage où il est trop étroit, et sondant avec irécaution les gouffres et fondrières qui sont à droite t à gauche : mais on prétend, dans le pays, cju'on peut lier par le même souterrain à plus de deux lieues jus- [u"à l'autre côté de la montagne, où l'on dit qu'il boutit du côté du lac. non loin de l'embouchure de la leuss. {Corvespondance .)