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PROMENADE ROMANESQUE

C'est Saint-Preux qui parle. — Le lecteur n'oubliera pas u'il s'agit d'une scène de roman. Par suite, la nature y est onçue comme le cadre ou l'écho prolongé des sentiments ui animent les personnages. Les mouvements, les couleurs e la description suivent les fluctuations de l'âme du narateur, sont cette âme même projetée sur ce qui l'envionne. Le romantisme est déjà dans cette façon d'éprouver et .'exprimer les sentiments.

Au lever du soleil nous nous rendîmes au rivage; lous prîmes un bateau avec des filets pour pécher, rois rameurs, un domestique, et nous nous embar- [Ufàmesavec quelques provisions pour le dîner. J'avais

pris un fusil pour tirer des besolets*; mais Julie me fît honte de tuer des oiseaux à pure perte et pour le seul plaisir de faire du mal. Je m'amusais donc à rappeler de temps en temps des gros-sifflets, des tiou-tious, des crenets, des sifflassons^; et je ne tirai qu'un seul coup de fort loin sur une grèbe que je manquai.

Nous passâmes une heure ou deux à pêcher à cinq cents pas du rivage. La pêche fut bonne; mais, à l'exception d'une truite qui avait reçu un coup d'aviron, Julie fît tout rejeter à l'eau. Ce sont, dit-elle, des animaux qui souffrent; délivrons-les; jouissons du plaisir qu'ils auront d'être échappés au péril. Cette opération se fit lentement, à contre-cœur, non sans quelques représentations; et je vis aisément que nos gens auraient mieux goûté le poisson qu'ils avaient pris que la morale qui lui sauvait la vie.

Nous avançâmes ensuite en pleine eau ; puis m'étant mis à 7iager^,}e dirigeai tellement au milieu du lac que nous nous trouvâmes bientôt à plus d'une lieue du rivage. Làj'expliquaisàJulietouteslespartiesdusuperbe horizon qui nous entourait. Je lui montrais de loin les embouchures du Rhône, dont l'impétueux cours s'arrête tout à coup au bout d'un quart de lieue, et semble craindre de souiller de ses eaux bourbeuses le cristal azuré du lac. Je lui faisais observer les redans des montagnes, dont les angles correspondants et parallèles forment dans l'espace qui les sépare un lit digne du fleuve qui le remplit. En l'écartant de nos côtes j'aimais à lui faire admirer les riches et charmantes rives du pays de Vaud, où la quantité des villes, l'innombrable foule du peuple, les coteaux verdoyants et parés de toutes parts, forment un tableau ravissant; où la terre, partout cultivée et partout féconde, offre au laboureur, au pâtre, au vigneron, le fruit assuré de leurs peines,

1. Oiseau de passage sur le lac de Genève. Le besolet n'est pas bon à manger (Ed.).

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