UN PETIT ELYSEE
Il s'agit ici d'un certain jardin enchanté, — entendez naturel, ou à peu près, — dont la famille de Wolmar faisait mystère à Saint-Preux, et qu'on l'admit enfin, après avoir fortement piqué sa curiosité, à visiter à son aise. Le voyageur profane, émerveillé, marche de surprise en surprise. Autour de lui tout chante, murmure, gazouille, tout est fraîcheur, invitation au silence, au repos, au bonheur. Quelle grâce dans ce tableau ravissant! Et quelle fraîcheur d'âme chez celui qui l'a rcvé et composé ! Que dire enfin de l'idée sérieuse qu'il renferme, de ces charmes dont s'embelliraient la vie si nous favorisions autour de nous l'œuvre spontanée de la nature ? Ici déjà nous voyons poindre ce rêve arcadique de Rousseau, dont il sera parlé ci-après.
Ce lieu, quoique tout proche de la maison, est tellement caché par l'allée couverte qui l'en sépare, que l'on ne l'aperçoit de nulle part. L'épais feuillage qui l'environne ne permet point à l'homme d'y pénétrer, et il est toujours soigneusement fermé à clef. A peine fusje au dedans, que, la porte étant masquée par des aunes et des coudriers qui ne laissent que deux étroits passages sur les côtés, je ne vis plus en me retournant par où j'étais entré; et, n'apercevant point de porte, je me trouvai là comme tombé des nues.
En entrant dans ce prétendu verger, je fus frappé d'une agréable sensation de fraîcheur que d'obscurs
1. On est un peu étonné de ne pas trouver ici mention de la Maison Carrée, cette merveille d'élégance sobre et de proportion. Rousseau cependant n'était pas homme à en juger comme ce Marmontel, qui ne vit là «qu'une
petite chose régulièrement travaillée ». La « petite chose » en question arrachait, à la même date, un cri d'admiration à l'abbé Barthélémy, un savant qui était aussi un artiste. (Voir son Voyage en Italie, premières lettres.)
ombrages, une verdure animée et vive, des fleurs éparses de tous cotés, un gazouillement d'eau courante, et le chant de mille oiseaux, portèrent à mon imagination du moins autant qu'à mes sens; mais en même temps je crus voir le lieu le plus sauvage, le plus solitaire de la nature, et il me semblait d'être le premier mortel qui jamais eût pénétré dans ce désert. Surpris, saisi, transporté d'un spectacle si peu prévu, je restai un moment immobile, et m'écriai dans un enthousiasme involontaire : 0! Tinian! ô Juan FernandezM Julie 2, le bout du monde est à votre porte! Beaucoup de gens le trouvent ici comme vous, dit-elle avec un sourire ; mais vingt pas de plus les ramènent bien vite à Clarens : voyons si le charme tiendra plus longtemps chez vous. C'est ici le même verger où vous vous êtes promené autrefois et où vous vous battiez avec ma cousine à coups de pêches. Yous savez que l'herbe y était assez aride, les arbres assez clairsemés, donnant assez peu d'ombre et qu'il n'y avait point d'eau. Le voilà maintenant frais, vert, habillé, paré, fleuri, arrosé. Que pensezvous qu'il m'en a coûté pour le mettre dans l'état où il est? car il est bon de vous dire que j'en suis la surintendante, et que mon mari m'en laisse l'entière disposition. Ma foi, lui dis-je, il ne vous en a coûté que de la négligence. Ce lieu est charmant, il est vrai, mais agreste et abandonné ; je n'y vois point de travail humain. Vous avez fermé la porte; l'eau est venue je ne sais comment; la nature seule a fait tout le reste; et vous-même n'eussiez jamais su faire aussi bien qu'elle. Il est vrai, dit-elle, que la nature a tout fait, mais sous ma direction, et il n'y a rien là que je n'aie ordonné. Encore un coup, devinez. Premièrement, repris-je, je ne vois point comment avec de la peine et de l'argent on a pu suppléer au temps. Les arbres.... — Quant à cela, dit M. deA\olmar, vous remarquerez qu'il n'y en a pas beaucoup de fort grands, et ceux-là y étaient déjà. De plus. Julie a commencé ceci longtemps avant son ma-
1. Iles désertes de la mer du 1 l'amiral Anson. (Note de l'Ed.) Sud, célèbres par le voyage de I '1. Madame de Wolmar.
riage et presque d'abord après la mort de sa mère, qu'elle vint* avec son père chcrclier ici la solitude. — Eh bien, dis-je, puisque vous voulez que tous ces massifs, ces grands berceaux, ces touffes pendantes, ces bosquets si bien ombragés, soient venus en sept ou huit ans, et que Fart s'en soit mêlé, j'estime que, si dans une enceinte aussi vaste vous avez fait tout cela pour deux mille écus, vous avez bien économisé. — Vous ne surfaites que de deux mille écus, dit-elle; il ne m'en a rien coûté. — Comment, rien? — Non, rien ; à moins que vous ne comptiez une douzaine de journées par an de mon jardinier, autant de deux ou trois de mes gens, et quelques-unes de M. de Wolmar lui-même, qui n'a pas dédaigné être quelquefois mon garçon jardinier. Je ne comprenais rien à cette énigme : mais Julie, qui jusque-là m'avait retenu, me dit en me laissant aller : Avancez, et vous comprendrez. Adieu Tinian, adieu Juan Fernandez, adieu tout l'enchantement! Dans un moment vous allez être de retour du bout du monde. Je me mis à parcourir avec extase ce verger ainsi métamorphosé; et si je ne trouvai point de plante^: exotiques et de productions des Indes-, je trouvai celles du pays réunies et disposées de manière à produire un effet plus riant et plus agréable. Le gazon verdoyant, mais court et serré, était mêlé de serpolet, de baume, de thym, de marjolaine, et d'autres plantes odorantes. On y voyait briller mille fleurs des champs, })armi lesquelles l'œil en démêlait avec surprise quelques-unes de jardin, qui semblaient croître naturellement avec les autres. Je rencontrais de temps en temps des touffes obscures, impénétrables aux rayons du soleil, comme dans la plus épaisse forêt; ces touffes étaient formées des arbres du bois le plus flexible, dont on avait fait recourber les branches, pendre en terre, et prendre racine, par un art semblable à ce que font naturellement les mangles en Amérique. Dans les lieux plus découverts je voyais çà et là, sans ordre et sans symétrie.
1. D'abord que, dès le premier | 2. Raillerie à l'adresse des jarmoment où. I dins anglais, alors à la mode.
des broussailles de roses, de framboisiers, de groseilles, des fourrés de lilas, de noisetier, de sureau, de seringat, de genêt, de trifolium, qui paraient la terre en lui donnant l'air d'être en friche. Je suivais des allées tortueuses et irrégulières bordées de ces bocages fleuris, et couvertes de mille guirlandes de vignes de Judée, de vigne vierge, de houblon, de liseron, de couleuvrée, de clématite, et d'autres plantes de cette espèce, parmi lesquelles le chèvrefeuille et le jasmin daignaient se confondre. Ces guirlandes semlilaient jetées négligemment d'un arbre à l'autre, comme jen avais remarqué quelquefois dans les forêts, et formaient sur nous des espèces de draperies qui nous garantissaient du soleil, tandis que nous avions sous nos pieds un marcher doux, commode et sec, sur une mousse fine, sans sable, sans herbe, et sans rejetons raboteux. Alors seulement je découvris, non sans surprise, que ces ombrages verts et touffus, qui m'en avaient tant imposé de loin, n'étaient formés que de ces plantes rampantes et parasites, qui, guidées le long des arbres, environnaient leurs têtes du plus épais feuillage, et leurs pieds d'ombre et de fraîcheur. Toutes ces petites routes étaient bordées et traversées d'une eau limpide et claire, tantôt circulant parmi l'herbe et les fleurs en filets presque imperceptibles, tantôt en plus grands ruisseaux courant sur un gravier pur et marqueté qui rendait l'eau plus brillante. On voyait des sources bouillonner et sortir de la terre, et quelquefois des canaux plus profonds dans lesquels l'eau calme
et paisible réfléchissait à l'œil tous les objets
Plus je parcourais cet agréable asile, plus je sentais augmenter la sensation délicieuse que j'avais éprouvée en y entrant : cependant la curiosité me tenait en haleine. J'étais plus empêché de voir les objets que d'examiner leurs impressions, et j'aimais à me livrer à cette charmante contemplation sans prendre la peine de penser. Mais M"" de Wolmar, me tirant de ma rêverie, me dit en me prenant sous le bras : tout ce que vous voyez là n'est que la nature végétale et inanimée;
et, quoi qu'on puisse faire, elle laisse toujours une idée de solitude qui attriste. Venez la voir animée et sensible, c'est là qu'à chaque instant du jour vous lui trouverez un attrait nouveau. — Vous me prévenez, lui dis-je ; j'entends un ramage bruyant et confus , et j'aperçois assez peu d'oiseaux : je comprends que vous avez une volière. — Il est vrai, dit-elle, approchons-en. Je n'osai dire encore ce que je pensais de la volière ; mais cette idée avait quelque chose qui me déplaisait, et ne me semblait point assortie au reste.
Nous descendîmes par mille détours au bas du verger, où je trouvai toute l'eau réunie en un joli ruisseau coulant doucement entre deux rangs de vieux saules qu'on avait souvent ébranchés. Leurs têtes chauves et demi-creuses formaient des espèces de vases d'où sortaient, par l'adresse dont j'ai parlé, des touffes de chèvrefeuilles, dont une partie s'entrelaçaient autour des branches, et l'autre tombaient avec grâce le long du ruisseau. Presque à l'extrémité de l'enceinte était un petit bassin bordé d'herbes, de joncs, de roseaux, servant d'abreuvoir à la volière, et dernière station de cette eau si précieuse et si bien ménagée.
Au delà de ce bassin était un terre-plein terminé dans l'angle de l'enclos par un monticule garni d'une multitude d'arbrisseaux de toute espèce ; les plus petits vers le haut, et toujours croissant en grandeur à mesure que le sol s'abaissait; ce qui montrait le plan des têtes presque horizontal, ou montrait qu'au moins un jour il le devait être. Sur le devant était une douzaine d'arbres jeunes encore, mais faits pour devenir fort grands, tels que le hêtre, l'orme, le frêne, l'acacia. C'étaient les bocages de ce coteau qui servaient d'asile à cette multitude d'oiseaux dont j'avais entendu de loin le ramage; et c'était à l'ombre de ce feuillage comme sous un grand parasol qu'on les voyait voltiger, courir, chanter, s'agacer, se battre comme s'ils ne nous avaient pas aperçus. Ils s'enfuirent si peu à notre approche, que, selon l'idée dont j'étais prévenu, je les crus d'abord enfermés par un grillage ; mais conmie nous fûmes ar-
rivés au bord du bassin, yen vis plusieurs descendre et s'approcher de nous sur une espèce de courte allée qui séparait en deux le terre-plein et communiquait au bassin de la volière. M. de Wolmar, faisant le tour du bassin, sema sur l'allée deux ou trois poignées de grains mélangés qu'il avait dans sa poche; et, quand il se fut retiré, les oiseaux accoururent et se mirent à manger comme des poules, dun air si familier cjue je vis bien qu'ils étaient faits à ce manège. Cela est charmant! m'écriai-je. Ce mot de volière m'avait surpris de votre part; mais je l'entends maintenant : je vois que vous voulez des hôtes et non pas des prisonniers. Quappelez-vous des hôtes? répondit Julie : c'est nous qui sommes les leurs; ils sont ici les maîtres, et nous leur payons leur tribut pour en être soufferts quelquefois. Fort bien, repris-je; mais comment ces maîlres-là se sont-ils emparés de ce lieu? le moyen d'y rassembler tant d'habitants volontaires ? je n'ai pas ouï dire qu'on ait jamais rien tenté de })areil ; et je n'aurais point cru qu'on y pût réussir, si je n'en avais la preuve sous mes yeux.
La patience et le temps, dit M. de Wolmar, ont fait ce miracle. Ce sont des expédients dont les gens riches ne s'avisent guère dans leurs plaisirs. Toujours pressés de jouir, la force et l'argent sont les seuls moyens qu'ils connaissent : ils ont des oiseaux dans des cages, et des amis à tant par mois. Si jamais des valets approchaient de ce lieu, vous en verriez bientôt les oiseaux disparaître; et s'ils y sont à présent en grand nombre, c'est qu'il yen a toujours eu. On ne les fait point venir quand il n'y en a point; mais il est aisé, quand il y en a, d'en attirer davantage en prévenant tous leurs besoins, en ne les effrayant jamais, en leur laissant faire leur couvée en sûreté et ne dénichant point les petits; car alors ceux qui s'y trouvent restent, et ceux qui sur viennent restent encore. Ce bocage existait, quoiqu'il fût séparé du verger; Julie n'a fait que l'y renfermer par une haie vive, ôter celle qui l'en séparait, l'agrandir, et l'orner de nouveaux plants. Vous voyez à droite
et à gauche de l'allée qui y conduit, deux espaces remplis d'un mélange confus d'herbes, de pailles et de toutes sortes de plantes. Elle y fait semer chaque année du blé, du mil, du tournesol, du chènevis, des pesettes*, généralement de tous les grains ejue les oiseaux aiment, et l'on n'en moissonne rien. Outre cela preseiue tous les jours, été et hiver, elle ou moi leui apportons à manger; et quand nous y manquons, h Fanchon- y supplée d'ordinaire. Ils ont l'eau à quatre pas, comme vous voyez. M""" de Wolmar pousse l'atten tion jusqu'à les pourvoir tous les printemps de petits tas de crin, de paille, de laine, de mousse, et d'autres matières propres à faire des nids. Avec le voisinag-e des matériaux, l'abondance des vivres et le grand son: eju'on prend d'écarter tous les ennemis, l'éternelle tranquillité dont ils jouissent les porte à pondre en un lieu connnode où rien ne leur manque, où personne ne les trouble. Voilà comment la patrie des pères esl encore celle des enfants, et comment la peuplade se soutient et se multiplie.
Eh bien! e{ue vous semble? me dit-elle en nous en retournant. Etes-vous encore au bout du monde? — Non, dis-je, m'en voici tout à fait dehors, et vous m'avez ou effet transporté dans l'Elysée. — Le nom pompeux qu'elle a donné à ce verger, dit M. de Wolmar, mérite bien cette raillerie. Louez modestement les jeux d'enfants, et songez qu'ils n'ont jamais rien pris sur les soins de 1? mère de famille. — Je le sais, repris-je, j'en suis très sûr: et les jeux d'enfants me plaisent plus en ce genre que les travaux des hommes. {Nouvelle Héloïse, IV, xi.)