Nom populaire de la vesce. I 2. Nom d'une servante
LA NATLUE. — LAIlCADIE DE ROUSSEAU. 219
(nd kirgcinont jjiiisé, GeorjLrc Sand, Balzac, Fromentin et tant d'autres. L'autre onç:inalilé de Rousseau, c'est d'avoir peint la nature non seulement pour le plaisir de la peindre, mais pour mieux assortira un cadre dii,'ne d'elles certaines idées de jiaix, d'innocence et de vertu, qui sont tout à fait sensibles vers la lin de ce morceau.
Depuis un mois les chaleurs de raulomne apprèlaieut dheureuses vendanges; les premières gelées en ont amené l'oiiverture '; le pampre grillé, laissant la grappe à découvert, élale aux yeux les dons du père Lyée, et semble inviter les mortels à s'en emparer. Toutes les vignes chargées de ce fruit bienfaisant que le ciel offre aux infortunés pour leur faire oublier leur misère : le bruit des tonneaux, des cuves, des légrefass- cjuon relie de toutes parts; le chant des vendangeuses dont ces coteaux retentissent; la marche continuelle de ceux qui portent la vendange au pressoir ; le son rauque des instruments rustiques qui les anime au travail; laimable et touchant tableau d'une allégresse générale (jui semble en ce moment étendu sur la surface de la terre ; enfin le voile de brouillard que le soleil élève au matin comme une toile de théâtre pour découvrir à l'œil un si charmant spectacle : tout conspire à lui donner un air de fête ; et cette fête n'en devient que plus belle à la réflexion, c|uand on songe qu'elle est la seule où les hommes aient su joindre l'agréable à l'utile.
M. de Wolmar, dont ici le meilleur terrain consiste en vignobles, a fait d'avance tous les préparatifs nécessaires. Les cuves, le pressoir, le cellier, les futailles, n'attendaient que la douce liqueur pour laquelle ils sont destinés. M"^ de Wolmar s'est chargée de la récolte; le choix des ouvriers, l'ordre et la distribution du travail la regardent. M"^ d'Orbe^ préside aux festins de vendange et au salaire des ouvriers selon la police
1. On vendange fort lard dans i :2. Sorte de foudre ou de grand
!e pays de Vaud, parce que la tonneau du pays,
principale récolte est en vins 5. Cousine de M°" de Wolmar.
blancs, et que la gelée leur est sa- Claire est son prénom. Julie est
lutaire.(J.-J. R) — Z..)/.Je. Bacclnis. I celui de M°" de Wolmar.
établie, dont les lois ne s'enfreignent jamais ici. Mon inspection à moi est de faire observer au pressoir les directions de Julie, dont la tête ne supporte pas la vapeur des cuves; et Claire n'a pas manqué d'applaudir à cet emploi, comme étant tout à fait du ressort d'un buveur.
Les tâches ainsi partagées, le métier commun pour remplir les vides est celui de vendangeur. Tout le monde est sur pied de grand matin : on se rassemble pour aller à la vigne. M""*^ d'Orbe, qui n'est jamais assez occupée au gré de son activité, se charge, par surcroît, de faire avertir et tancer les paresseux, et je puis me vanter qu'elle s'acquitte envers moi de ce soin avec une maligne vigilance. Quant au vieux baron, tandis que nous travaillons tous, il se promène avec un fusil, et vient de temps en temps m'ôter aux vendangeuses pour aller avec lui tirer des grives.
Depuis huit jours que cet agréable travail nous occupe, on est à peine à moitié de l'ouvrage. Outre les vins destinéspourla vente ou les provisions ordinaires, lesquels n'ont d'autre façon que d'être recueillis avec soin, la bienfaisante fée en prépare d'autres plus fins pour nos buveurs ; et j'aide aux opérations magiques dont je vous ai parlé, pour tirer d'un même vignoble des vins de tous les pays. Pour l'un, elle fait tordre la grappe quand elle est mûre et la laisse flétrir au soleil sur la souche; pour l'autre, elle fait égrapper le raisin et trier les grains avant de les jeter dans la cuve; pour un autre, elle tait cueillir avant le lever du soleil du raisin rouge, et le porter doucement sur le pressoir encore couvert de sa fleur et de sa rosée pour en exprimer le vin blanc. Elle prépare un vin de liqueur en mêlant dans les tonneaux du moût réduit en sirop au feu ; un vin sec, en l'empêchant de cuver ; un vin d'absinthe pour l'estomac * ; un vin muscat avec des simples. Tous ces vins différents ont leur apprêt par-
1. En Suisse on boit beaucoup i plus de vertus que dans les de vin d'absinthe ; et, en général, plaines, on y fait plus d'usage des comme les herbes des Alpes ont | infusions (R.)
LA NATURE. — L'aRCADIE DL" ROUSSEAU. 221
ticulier; toutes ces préparations sont saines et naturelles: c'est ainsi qu'une économe industrie supplée à la diversité des terrains, et rassemble vingt climats en un seul.
Vous ne sauriez concevoir avec quel zèle, avec quelle gaieté tout cela se fait. On chante, on rit toute la journée, et le travail n'en va que mieux. Tout vit dans la plus grande familiarité; tout le monde est égal, et personne ne s'oublie. Les dames sont sans airs, les paysannes sont décentes, les hommes badins et non grossiers. C'est à qui trouvera les meilleures chansons, à qui fera les meilleurs, contes, à qui dira les meilleurs traits. L'union même engendre les folâtres querelles; et l'on ne s'agace mutuellement que pour montrer combien on est sûr les uns des autres. On ne revient point ensuite faire chez soi les messieurs; on passe aux vignes toute la journée : Julie y a fait faire une loge où l'on va se chauffer quand on a froid, et dans laquelle on se réfugie en cas de pluie. On dîne avec les paysans et à leur heure, aussi bien qu'on travaille avec eux. On mange avec appétit leur soupe un peu grossière, mais bonne, saine, et chargée d'excellents légumes. On ne ricane point orgueilleusement de leur air gauche et de leurs compliments rustauds; pour les mettre à leur aise on s'y prête sans affectation. Ces complaisances ne leur échappent pas, ils y sont sensibles ; et, voyant qu'on veut bien sortir pour eux de sa place, ils s'en tiennent d'autant plus volontiers dans la leur. A dîner, on amène les enfants, et ils passent le reste de la journée à la vigne. Avec quelle joie ces bons villageois les voient arriver! 0 bienheureux enfants! disent-ils en les pressant dans leurs bras robustes, que le bon Dieu protège vos jours aux dépens des nôtres! ressem^blez à vos pères et mères, et soyez comme eux la bénédiction du pays !
Le soir, on revient gaiement tous ensemble. On nourrit et loge les ouvriers tout le temps de la vendange; et même le dimanche, après le prêche du soir, on se rassemble avec eux et l'on danse jusqu'au souper.
Le lieu de l'assemblée est une salle à l'antique avec une grande cheminée où Ton fait bon feu. La pièce esl éclairée de trois lampes, auxquelles M. de Wolmar r seulement fait ajouter des capuchons de fer-blanc pour intercepter la fumée et réfléchir la lumière. Pour pré venir l'envie et les regrets, on tache de ne rien étaler aux yeux de ces bonnes gens qu'ils ne puissent retrouver chez eux, de ne leur montrer d'autre oj)ulence que le choix du bon dans les choses communes, et un peu plus de largesse dans la distribution. Le souper esl servi sur deux longues tables. Le luxe et l'appareil des festins n'y sont pas, mais l'abondance et la joie y sont. Tout le monde se met à table, maîtres, journaliers, domestiques : chacun se lève indifféremment pour servir, sans exclusion, sans préférence, et le service se fait toujours avec grâce et avec plaisir. On boit à discrétion; la liberté n'a point d'autres bornes que l'honnêteté. La présence de maîtres si respectés contient tout le monde, et n'empêche pas qu'on ne soit à son aise cl gai. Que s'il arrive à quelqu'un de s'oublier, on ne trouble point la fête par des réprimandes; mais il est congédié sans rémission dès le lendemain.
Après le souper, on veille encore une heure ou deux en teillant du chanvre; chacun dit sa chanson tour à tour. Quelquefois les vendangeuses chantent en choeur toutes ensemble, ou bien alternativement à voix seule et en refrain. La plupart de ces chansons sont de vieilles romances dont les airs ne sont pas piquants; mais ils ont je ne sais quoi d'antique et doux qui touche à la longue. Les paroles sont simples, naïves, souvent tristes ; elles plaisent pourtant.
Je trouve à ces veillées une sorte de charme que je ne puis vous expliquer, et qui m'est pourtant fort sensible-. Cette réunion des différents états, la simplicité de cette occupation, l'idée de délassement, d'accord, de tranquillité, le sentiment de paix qu'elle porte à l'âme, a quelque chose d'attendrissant qui dispose à trouver ces chansons plus intéressantes. Ce concert de voix de femmes n'est pas non plus sans douceur. Pour moi je
suis ronvaincii que de toutes les harmonies il n"y en a point d'aussi ap:réable que le chant à l'unisson, et que, si! nous faut des arcords, c"est parce que nous avons le gofd dépravé.
Il y a une grande émulation pour ce travail du soir aussi bien que pour celui de la journée; et la filouterie que j'y voulais emploj^er m'attira hier un i)etit affront. Comme je ne suis pas des plus adroits à teiller, et que j"ai souvent des distractions, ennuyé d'être toujours noté pour avoir fait le moins d'ouvrage, je tirais doucement avec le pied des chenevottes de mes voisins pour grossir mon tas; mais cette impitoyable jM"*= d"Orbe, s'en étant aperçue, fit signe à Julie, qui, m'ayant pris sur le fait, me tança sévèrement. « Monsieur le fripon, me dit-elle tout haut, point d'injustice, même en plaisantant ; c'est ainsi qu'on s'accoutume à devenir méchant tout de bon, et, qui pis est, à plaisanter encore. »
\oï\k comment se passe la soirée. Quand l'heure de la retraite approche, M"^ de Wolmar dit : Allons tirer le feu d'artifice. A l'instant chacun prend son paquet de chenevottes, signe honorable de son travail; on les porte en triomphe au milieu de la cour, on les rassemble en un tas, on en fait un trophée; on y met le feu; mais n'a pas cet honneur qui veut : Julie ladjuge en présentant le flambeau à celui ou celle qui a fait ce soir-là le plus d'ouvrage; fût-ce elle-même, elle se l'attribue sans façon. L'auguste cérémonie est accompagnée d'acclamations et de battements de main. Les chenevottes font un feu clair et brillant qui sélève jusqu'aux nues, un vrai feu de joie, autour duquel on saute, on rit. Ensuite on offre à boire à toute l'assemblée : chacun boit à la santé du vainqueur, on va se coucher content d'une journée passée dans le travail, la gaieté, l'innocence, et qu'on ne serait pas fâché de recommencer le lendemain, le surlendemain, et toute sa vie. {Nouvelle Héloïse, V, vu.)
[On peut comparer dans George Sand, La Mare au Diable. le morceau qui vient en appendice : Lea Xorea- de campagne-: voir aussi dnns FromeiiLin, Domini(jue. plus courte et moins
brillante, mais si juste et d'une note si intime, la descriptio de la vendange dans une ferme du centre de la France : ]
« On dansait devant la grille de la ferme sur une esplanad en foime d'aire, entourée de grands arbres, et parmi de heri)es mouillées j^ar l'humidité du soir comme s'il avait pli La lune illuminait si bien ce bal improvisé, qu'on pouvait s passer d'autres lumières. Il n'y avait guère, en fait de dar seurs, que les vendangeurs de la maison, et peut-être un oi deux jeunes gens que le signal de la cornemuse avait atti rés.... Les garçons avaient seulement ôté leurs vestes, le fdles avaient changé de coiffes et relevé leurs tabliers de r£ tine: mais tous avaient gardé leurs sabots, disons comm eux leurs bols, sans doute pour se donner plus d'aplomb e pour mieux marquer, avec ces lourds patins, la mesure d cette lourde et sautante pantomime appelée la bourrée. Per dant ce temps, dans la cour de la ferme, des servantes pas saient une chandelle à la main, allant et venant de la cuisina au réfectoire, et, quand l'instrument s'arrêtait pour reprendn haleine, on distinguait les craquements du treuil où le; hommes de corvée pressaient la vendange.
«< C'est là que nous trouvâmes M. Dommique, au milieu d( ce laboratoire singulier plem de charpentes, de madriers, d( cabestans, de roues en mouvement, qu'on appelle un près soir. Deux ou trois lampes dispersées dans ce grand espace encombré de volumineuses machines et d'échafaudages l'éclairaient aussi peu que possible. On était en train d* couper la treiiillée, c'est-à-dire qu'on équarrissait de nouveai la vendange écrasée par la pression des machines, et qu'oi la reconstruisait en plateau régulier pour en exprimer tou le jus restant. Le moût, qui ne s'égouttait plus que faible ment, descendait avec un bruit de fontaine épuisée dans les auges de pierre, et un long tuyau de cuir, pareil aux tuyau: d'incendie, le prenait aux réservoirs et le conduisait dans les profondeurs d'un cellier où la saveur sucrée des raisins fou lés se changeait en odeur de vin, et aux approches duquel k chaleur était très forte. Tout ruisselait de vin nouveau. Les murs transpiraient humectés de vendanges. Des vapeurs ca^ piteuses formaient un brouillard autour des lampes. M. Dominique était parmi ses vignerons, monté sur les étais du treuil, et les éclairant lui-môme avec une lampe de main qui nous le fit découvrir dans ces demi-ténèbres. Il avait gardé sa te nue de chasse, et rien ne l'eût distingué des hommes de jjeine si chacun d'eux ne l'eût appelé monsieur notre maître. » {Dominique, p. 14-10.)