Chez M. et M™^ de Wolmar
5. Ce passage peut servir de correctif à ceux où Rousseau parle trop des riches comme en Darleut les méchants pauvres.
sans jamais s'attacher à personne. Il ne peut régner ni honnêteté, ni fidélité, ni zèle, au milieu de pareilles gens; et ce ramassis de canaille ruine le maître et corrompt les enfants dans toutes les maisons opulentes. Ici c'est une affaire importante que le choix des domestiques : on ne les regarde point seulement comme des mercenaires dont on n'exige qu'un service exact, mais comme des membres de la famille, dont le mauvais choix est capable de la désoler. La première chose qu'on leur demande est d'être honnêtes gens; la seconde, d'aimer leur maître; la troisième, de le servir à son gré; mais pour peu qu'un maître soit raisonnable et un domestique intelligent, la troisième suit toujours les deux autres. On ne les tire donc point de la ville, mais de la campagne. C'est ici leur premier service, et ce sera sûrement le dernier pour tous ceux qui vaudront quelque chose. On les prend dans quelque famille nombreuse et surchargée d'enfants dont les pères et mères viennent les offrir eux-mêmes. On les choisit jeunes, bien faits, de bonne santé, et d'une physionomie agréable. M. de Wolmar les interroge, les examine, puis les présente à sa femme. S'ils agréent à tous deux, ils sont reçus, d'abord à l'épreuve, ensuite au nombre des gens, c'està-dire des enfants de la maison; et l'on passe quelques jours à leur apprendre avec beaucoup de patience et de soin ce qu'ils ont à faire. Le service est si simple, si égal, si uniforme, les maîtres ont si peu de fantaisie et d'humeur, et leurs domestiques les affectionnent si promptement, que cela est bientôt appris. Leur condition est douce ; ils sentent un bien-être qu'ils n'avaient pas chez eux ; mais on ne les laisse point amollir par l'oisiveté, mère des vices. On ne souffre point qu'ils deviennent des messieurs ils s'enorgueillissent de la servitude; ils continuent de travailler comme ils faisaient dans la maison paternelle : ils n'ont fait, pour ainsi dire, que changer de père et de mère, et en gagner de plus opulents. De cette sorte, ils ne prennent point en dédain leur ancienne vie rustique. Si jamais ils sortaient dici, il n'y en a pas un qui ne reprît plus volontiers son état
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de paysan que de supporter uncautre condition. Enfin je n'ai jamais vu de maison où chacun fît mieux son service et s'imaginât moins de servir.
C'est ainsi qu'en formant et dressant ses propres domestiques on n'a point à se faire cette objection si commune et si peu sensée : Je les aurai formés pour d'autres! Formez-les comme il faut, pourrait-on répondre, et jamais ils ne serviront à d'autres. Si vous •ne songez qu'à vous en les formant, en vous quittant ils font fort bien de ne songer qu'à eux ; mais occupezvous d'eux un peu davantage, et ils vous demeureront attachés. Il n'y a que l'intention qui oblige; et celui qui profite d'un bien que je ne veux faire qu'à moi ne me doit aucune reconnaissance. {Nouvelle Hcloïse, IV, xj.