‹ Pages choisiesChapitre 130 sur 202 · SI J ETAIS RICHE · texte numérisé non relu

SI J ETAIS RICHE

Tout entier à son rêve, Rousseau se suppose riche, et montre comment il entendrait l'emploi de ses richesses, pour son bonheur et pour celui de ses familiers.

Si j'étais riche, je resterais toujours aussi près de la nature qu'il serait possible pour flatter les sens que j'ai reçus d'elle, bien sûr que plus elle mettrait du sien dans mes jouissances, plus j'y trouverais de réalité. Dans le choix des objets d'imitation, je la prendrais toujours pour modèle; dans mes appétits, je lui donnerais la préférence; dans mes goûts, je la consultei'ais toujours; dans les mets je voudrais toujours ceux dont elle fait le meilleur apprêt et qui passent par le moins de mains pour parvenir sur nos tables. Je préviendrais les falsifications de la fraude, j'irais au-devant du plaisir'. Ma sotte et grossière gourmandise n'enrichirait point un maître d'hôtel; il ne me vendrait point au poids de l'or du poison pour du poisson; ma table ne serait point couverte avec appareil de magnifiques ordures et de charognes lointaines; je prodiguerais ma

1. Rousseau, cherchant les ar- 1 cher son siècle, n'a garde d'ogumcnls les plus propres à lou- I meUre le plaisir.

propre peine pour satisfaire ma sensualité, puisque alors cette peine est un plaisir elle-même, et qu'elle ajoute à celui qu'on en attend. Si je voulais goûter un mets du bout du monde, j'irais, comme Apicius, plutôt l'y chercher, que de l'en faire venir i; caries mets les plus exquis manquent toujours d'un assaisonnement qu'on n'apporte pas avec eux et qu'aucun cuisinier ne leur donne, l'air du climat qui les a produits.

Par la même raison, je nimiterais pas ceux qui, ne se trouvant bien qu'où ils ne sont point, mettent toujours les saisons en contradiction avec elles-mêmes, et les climats en contradiction avec les saisons; qui cherchent l'été en hiver, et l'hiver en été, vont avoir froid en Italie et chaud dans le nord, sans songer qu'en croyant fuir la rigueur des saisons ils la trouvent dans les lieux où l'on n'a point appris à s'en garantir. Moi, je resterais en place, ou je prendrais tout le contre-pied; je voudrais tirer d'une saison tout ce qu'elle a d'agréable, et d'un climat tout ce qu'il a de particulier. J'aurais une diversité de plaisirs et d'habitudes qui ne se ressembleraient point, et qui seraient toujours dans la nature, j'irais passer l'été à Naples et l'hiver à Pétersbourg; tantôt respirant un doux zéphir à demi couclié dans les fraîches grottes de Tarente; tantôt dans l'illu mination d'un palais de glace, hors d'haleuie et fatigué des plaisirs du bal.

Je voudrais dans le service de ma table, dans la parure de mon logement, imiter par des ornements très simples la variété des saisons et tirer de chacune toutes ses délices, sans anticiper sur celles qui la suivront. Il y a de la peine et non du goût à troubler ainsi l'ordre de la nature; à lui arracher des productions involontaires qu'elle donne à regret dans sa malédic-

1. On connaît trois Romains sous le nomd'Apiciiis, ayant vécu en dilîérents temps, tous trois uniquement fameux par leur gourmandise. Athénée (liv. I, ch. 6) nous apprend que l'un d'eux lit tout exorès le vovasa

d'Afrique parce qu'on lui dit qu'on y trouvait des espèces de sauterelles d'eau plus grosses que celles qu'il mangeait à Minturnes. On croit que ces sauterelles n'étaient autre chose que (les écrevisses. (Note de R.)

lion, et qui, n'ayant ni qualité ni saveur, ne peuvent ni nourrir l'estomac ni flatter le palais. Rien n'est plus insipide que les primeurs; ce n'est qu'à grands frais que tel riche de Paris, avec ses fourneaux et ses serres chaudes, vient à bout de n'avoir sur sa table toute Tannée que de mauvais légumes et de mauvais fruits. Si j'avais des cerises quand il gèle et des melons ambrés au cœur de Thiver, avec quel plaisir les goûtera is-je quand mon palais n"a besoin d'être humecté ni ralVaîchi? Dans les ardeurs de la canicule, le lourd marron me serait-il fort agréable? le préférerais-je sortant de la poêle à la groseille, à la fraise et aux fruits désallérants qui me sont offerts sur la terre sans tant de soins? Couvrir sa cheminée au mois de janvier de végétations forcées, de fleurs pâles et sans odeur, c'est moins parer l'hiver que déparer le printemps; c'est s'ôter le plaisir d'aller dans les bois chercher la première violette, épier le premier bourgeon, et s'écrier dans un saisissement de joie : Mortels, vous n'êtes pas abandonnés, la nature vit encore !

Pour être bien servi, j'aurais peu de domestiques : cela a déjà été dit, et cela est bon à redire encore. Un bourgeois tire plus de vrai service de son seul laquais qu'un duc des dix messieurs qui l'entourent. J'ai pensé cent fois qu'ayant à table mon verre à côté de moi je bois à l'instant qui me plaît, au lieu que si j'avais un grand couvert il faudrait que vingt voix répétassent à boire avant que je pusse étancher ma soif. Tout ce qu'on fait par autrui se fait mal, comme qu'on 'y prenne. Je n'enverrais pas chez les marchands, j'irais moi-même: j'irais pour que mes gens ne traitassent pas avec eux avant moi, pour choisir plus sûrement et payer moins chèrement ; j'irais pour faire un exercice agréable, pour voir un peu ce qui se fait hors de chez moi; cela fécrée, et quelquefois cela instruit; enfin j'irais pour aller, c'est toujours quelque chose. L'ennui commence )ar la vie trop sédentaire ; quand on va beaucoup, on .'ennuie peu. Ce sont de mauvais interprètes qu'un poiUcr et des laquais; je ne voudrais point avoir tou-

jours ces gens-là entre moi et le reste du monde, ni marcher toujours avec le fracas d'un carrosse, comme si j'avais peur d'être abordé. Les chevaux d'un homme qui se sert de ses jambes sont toujours prêts; s'ils sont fatigués ou malades, il le sait avant tout autre; et il n"a pas peur d'être obligé de garder le logis sous ce prétexte, quand son cocher veut se donner du bon temps; en chemin mille embarras ne le font point sécher d'impatience, ni rester en place au moment qu'il voudrait voler. Enfin, si nul ne nous sert jamais si bien que nous-mêmes, fût-on plus puissant qu'Alexandre et plus riche que Crésus, on ne doit recevoir des autres que les services qu'on ne peut tirer de soi.

Je ne voudrais point avoir un palais pour demeure; car dans ce palais je n'habiterais qu'une chambre; toute pièce commune n'est à personne, et la chambre de chacun de mes gens me serait aussi étrangère que celle de mon voism. Les Orientaux, bien que très volup tueux, sont tous logés et meublés simplement. Ils regardent la vie comme un voyage, et leur maison comme un cabaret. Cette raison prend peu sur nous autres riches, qui nous arrangeons pour vivre toujours ; mais j'en aurais une différente qui produirait le même effet. Il me semblerait que m'établir avec tant d'appareil dang un lieu serait me bannir de tous les autres, et m'emprisonner pour ainsi dire dans mon palais. C'est un assez beau palais que le monde; tout n'est-il pas au riche quand il veut jouir? Ubi bene, ibi patria; c'est là sa devise ; ses lares sont les lieux où l'argent peut tout son pays est partout où peut passer son coffre-fort comme Philippe tenait à lui toute place forte où pou vait entrer un mulet chargé d'argent. Pourquoi donc s'aller circonscrire par des murs et par des portes comme pour n'en sortir jamais? Une épidémie, une guerre, une révolte me chasse-telle d'un lieu, je vais dans un autre, et j'y trouve mon hôtel arrivé avant moi. Pourquoi prendre le soin de m'en faire un moimême, tandis qu'on en bâtit pour moi par tout l'univers? Pourquoi, si pressé de vivre, m'apprêter de si

loin des jouissances que je puis trouver dès aujourd'hui? L'on ne saurait se l'aire un sort agréable en se mettant sans cesse en contradiction avec soi. C'est ainsi qu'Empédocle reprochait aux Agrigentins d'entasser les plaisirs comme s'ils n'avaient qu'un jour à vivre, et de bâtir comme s'ils ne devaient jamais mourir.

Je serais le même dans ma vie privée et dans le commerce du monde. Je voudrais que ma fortune mît partout de l'aisance et ne fît jamais sentir d'inégalité. Le clinquant de la parure est incommode à mille égards. Pour garder parmi les hommes toute la liberté possible, je voudrais être mis de manière que dans tous les rangs je parusse à ma place, et qu'on ne m'y distinguât dans aucun; que, sans affectation, sans changement sur ma personne, je fusse peuple à la guinguette et bonne compagnie au Palais-Royal. Par là, plus maître de ma conduite, je mettrais toujours à ma portée les plaisirs de tous les états.

Le seul lien de mes sociétés serait l'attachement mutuel, la conformité des goûts, la convenance des caractères; je m'y livrerais comme homme et non comme riche; je ne souffrirais jamais que leur charme fût empoisonné par l'intérêt. Si mon opulence m'avait laissé quelque humanité, j'étendrais au loin mes services et mes bienfaits; mais je voudrais avoir autour de moi une société et non une cour; des amis et non des protégés; je ne serais point le patron de mes convives, je serais leur hôte. L'indépendance et l'égalité laisseraient à mes liaisons toute la candeur de la bienveillance; et où le devoir ni l'intérêt n'entreraient pour rien, le plaisir et l'amitié feraient seuls la loi. {Émilei IV.)

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