Menue monnaie du pays
ja servir. Ses charmes et ses discours font beaucoup; sa douceur, ses vertus, font davantapre. Ah! l'adorable cl puissant empire que celui de la beauté bienfaisante! [Xoiiveile Héloïse, IV, x.)
Encore un chapitre de ce qu'on pourrait appeler VÈconomique de Rousseau ; car ce tableau d'une sage administration domestique n'est pas d'un observateur et d'un homme de sens pratique seulement ; il est d'un philosophe et d'un économiste. On suit très bien les premiers linéaments d'une science dont Rousseau peut passer pour l'un des fondateurs ; il y a surtout grand intérêt à les voir sortir, et comme émerger, un à un, de cette uiterprétation de la nature, et de cette conception d'une vie primitive qui sont les bases mêmes du système de Rousseau, et de toutes ses réformes dans l'ordre domestique, social ou moral.
Vous vous ruinez, dis-je à M. et ^M""" de Wolmar; il n'est pas possible quun si modique revenu sutfise à tant de dépenses. Ils se mirent à rire, et me firent voir que, sans rien retrancher dans leur maison, il ne tiendrait qu'à eux d'épargner beaucoup et d'augmenter leur revenu plutôt que de se ruiner. Notre grand secret pour être riches, me dirent-ils, est d"avoir peu d'argent, et d'éviter, autant qu'il se peut, dans l'usage de nos biens, les échanges intermédiaires entre le produit et l'emploi. Aucun de ces échanges ne se fait sans perte, et ces pertes multipliées réduisent presque à rien d'assez grands moyens, comme à force dêtre brocantée une belle boîte d'or devient un mince colifichet. Le transport de nos revenus s'évite en les employant sur e lieu, l'échange s'en évite encore en les consommant m nature; et dans l'indispensable conversion de ce jue nous avons de trop en ce qui nous manque, au ieu des ventes et des achats pécuniaires qui doublent e préjudice, nous cherchons des échanges réels où la îommodité de chaque contractant tienne lieu de profit i tous deux.
Je conçois, leur dis-je. les avantages de cette mé-
thode; mais elle ne me paraît pas sans inconvénient Outre les soins importuns auxquels elle assujettit, le profit doit être plus apparent que réel; et ce que vous perdez dans le détail de la régie de vos biens l'emporte probablement sur le gain que feraient avec vous vos fermiers; car le travail se fera toujours avec plus d'économie et la récolte avec plus de soin par un paysan que par vous. C'est une erreur, me répondit Wolmai le paysan se soucie moins d'augmenter le produit que d'épargner sur les frais, parce que les avances lui son! plus pénibles que les profits ne lui sont utiles : comme son objet n'est pas tant de mettre un fonds en valeui que d'y faire peu de dépense, s'il s'assure un gain actuel c'est bien moins en améliorant la terre qu'en l'épuisant, et le mieux qui puisse arriver est qu'au lieu de l'épuiser il la néglige. Ainsi, pour un peu d'argent comptant recueilli sans embarras, un propriétaire oisif prépare à lui ou à ses enfants de grandes pertes, de grands travaux, et quelquefois la ruine de son patrimoine.
D'ailleurs, poursuivit M. de Wolmar, je ne disconviens pas que je ne fasse la culture de mes terres h plus grands frais que ne ferait un fermier : mais aussi le profit du fermier c'est moi qui le fais; et, cette culture étant beaucoup meilleure, le produit est beaucoup plus grand; de sorte qu'en dépensant davantage je ne laisse pas de gagner encore. Il y a plus; cet excès de dépense n'est qu'apparent, et produit réellement une très grande économie : car si d'autres cultivaient nos terres nous serions oisifs; il faudrait demeurera la ville; la vie y serait plus chère; il nous faudrait des amusements qui nous coûteraient beaucoup plus que ceux que nous trouvons ici, et nous seraient moins sensibles. Ces soins que vous appelez importuns font à la fois nos devoirs et nos plaisirs : grâce à la prévoyance avec laquelle on les ordonne, ils ne sont jamais pénibles; ils nous tiennent lieu d'une foule de fantaisies ruineuses dont la vie champêtre prévient ou détruit le goût, et tout ce qui contribue à notre bienêtre devient pour nous un amusement.
Jetez les yeux tout autour de vous, ajoutait ce judicieux père de famille, vous n'y verrez que des choses utiles, qui ne nous coûtent presque rien, et nous épargnent mille vaines dépenses. Les seules denrées du cru couvrent notre table, les seules étoffes du pays composent presque nos meubles et nos habits : rien n'est méi)risé parce quil est commun, rien n'est estimé parce qu'il est rare. Comme tout ce qui vient de loin est sujet à être déguisé ou falsifié, nous nous bornons, par délicatesse autant que par modération, au choix de ce qu'il y a de meilleur auprès de nous et dont la qualité n'est pas suspecte. Nos mets sont simples, mais choisis. Il ne manque à notre table, pour être somptueuse, que d'être servie loin d'ici; car tout y est bon, tout y serait rare; et tel gourmand trouverait les truites du lac bien meilleures s'il les mangeait à Paris.
La même règle a lieu dans le choix de la parure, qui, comme vous voyez, n'est pas négligée; mais l'élégance y préside seule ; la richesse ne s'y montre jamais, encore moins la mode. Il y a une grande différence entre le prix que l'opinion donne aux choses et celui qu'elles ont réellement. C'est à ce dernier seul que Julie s'attache; et quand il est question d'une étoffe, elle ne cherche pas tant si elle est ancienne ou nouvelle que si elle est bonne et si elle lui sied. Souvent même la nouveauté seule est pour elle un motif d'exclusion, quand cette nouveauté donne aux choses un prix qu'elles n'ont pas, ou qu'elles ne sauraient garder.
Considérez encore qu'ici l'effet de chaque chose vient moins d'elle-même que de son usage et de son accord avec le reste; de sorte qu'avec des parties de peu de valeur Julie a fait un tout d'un grand prix. Le goût aime à créer, à donner seule la valeur aux choses. Autant la loi de la mode est inconstante et ruineuse, autant la sienne est économe et durable. Ce que le bon goût approuve une fois est toujours bien ; s'il est rarement à la mode, en revanche il n'est jamais ridicule; et, dans sa modeste simplicité, il tire de la convenance 1 -i. n LECT. ciioiïus. U;
des choses des règles inaltérables et sûres, qui restent quand les modes ne sont plus.
Ajoutez enfin que l'abondance du seul nécessaire ne peut dégénérer en abus, parce que le nécessaire a sa mesure naturelle, et que les vrais besoins n'ont jamais d'excès. On peut mettre la dépense de vingt habits en un seul, et manger en un repas le revenu d'une année; mais on ne saurait porter deux habits en même temps, ^i dîner deux fois en un jour. Ainsi l'opinion est illimitée, au lieu que la nature nous arrête de tous côtés; et celui qui, dans un état médiocre, se borne au bien-être ne risque point de se ruiner.
Voilà, mon cher, continuait le. sage Wolmar, comment avec de l'économie et des soins on peut se mettre au-dessus de sa fortune. Il ne tiendrait qu'à nous d'augmenter la nôtre sans changer notre manière de vivre; car il ne se fait ici presque aucune avance qui n'ait un produit pour objet, et tout ce que nous dépensons nous rend de quoi dépenser beaucoup plus.
Je suis entré dans tous les détails du ménage, et j'ai partout vu régner le même esprit. Toute la broderie etl la dentelle sortent du gynécée; toute la toile est filée dans la basse-cour ou par de pauvres femmes que l'on nourrit. La laine s'envoie à des manufactures dont on tire en échange des draps pour habiller les gens; le vin, l'huile et le pain se font dans la maison; on a des bois en coupe réglée autant qu'on en peut consommer : le boucher se paye en bétail; l'épicier reçoit du blé pour ses fournitures ; le salaire des ouvriers et des domestiques se prend sur le produit des terres qu'ils font valoir; le loyer des maisons de la ville suffit pour l'ameublement de celles qu'on habite ; les rentes sur les fonds publics fournissent à l'entretien des maîtres et au peu de vaisselle qu'on se permet ; la vente des vins et des blés qui restent donne un fonds qu'on laisse en réserve pour les dépenses extraordinaires : fonds que la prudence de Julie ne laisse jamais tarir, et que sa charité laisse encore moins aui^finenter. Elle n'ac
LA NATUI'.i:. — f/ARCAPIE DE ROUSSEAU. 2iô
corde aux choses do pur agrément que le })rofit du travail qui se l'ait dans sa maison, celui des terres qu'ils ont défrichées, celui des arbres qu'ils ont fait planter, etc. Ainsi le produit et l'emploi se trouvant toujours compensés par la nature des choses, la balance ne peut être romi)ue, et il est impossible de se déranger. iXouvelle IJéloïse, V, ii.)
Les grands amants do la nature et de la campagne, un Virgile, un Horace, un La Fontaine, ont décrit, chacun à sa manière, leur rêve d'Arcadle, ont chanté leur Hoc erat in votis. Voici comment, à son tour. Rousseau entend sa « médiocrité dorée ", vision toujours poursuivie, jamais saisie, et d'autant plus délicieuse.
Je serais peuple avec le peuple, je serais campagnard aux champs; et quand je parlerais d'agriculture, le Ijaysan ne se moquerait pas de moi. Je nirais pas me bàlir une ville en campagne, et mettre au fond d'une province les Tuileries devant mon appartement. Sur le penchant de quelque agréable colline bien ombragée j'aurais une petite maison rustique, une maison blanche avec des contrevents verts i; et quoique une couverture de chaume soit en toute saison la meilleure, je préférerais magniflquement non la triste ardoise, mais la tuile, parce qu'elle a lair plus propre et plus gai que le chaume, qu'on ne couvre pas autrement les maisons dans mon pays, et que cela me rappellerait un peu l'heureux temps de ma jeunesse. J'aurais pour cour une basse- cour, et pour écurie une étable avec des vaches, pour avoir du laitage que j'aime beaucoup. J'aurais un potager pour jardin, et pour parc un joli verger. Les fruits, à la discrétion des promeneurs, ne seraient ni comptés ni cueillis par mon jardinier ; et mon avare magnificence n'étalerait point aux yeux des espaliers superbes auxquels à peine on osât toucher. Or, cette
1. Voilà les fameux conircvenls | les paysages Boucher el dans verts qui firent révolution dans J l'art Pompadnur.
petite prodigalité serait peu coûteuse, parce que j'aurais choisi mon asile dans quelque province éloignée où l'on voit peu d'argent et beaucoup de denrées, et où régnent l'abondance et la pauvreté.
Là, je rassemblerais une société, plus choisie que nombreuse, d'amis aimant le plaisir et s'y connaissant, de femmes qui pussent sortir de leur fauteuil et se prêter aux jeux champêtres, prendre quelquefois au lieu de la navette et des cartes, la ligne, les gluaux, le râteau des faneuses, et le panier des vendangeurs. Là, tous les airs de la ville seraient oubliés, et, devenus villageois au village, nous nous trouverions livrés à des foules d'amusements divers qui ne nous donneraient chaque soir que l'embarras du choix pour le lende- j main*. L'exercice et la vie active nous feraient un nouvel estomac et de nouveaux goûts. Tous nos repas ' seraient des festins, où l'abondance plairait plus que la délicatesse. La gaieté, les travaux rustiques, les folâtres jeux, sont les premiers cuisiniers du monde, et les . ragoûts fins sont bien ridicules à des gens en haleine \ depuis le lever du soleil. Le service n'aurait pas plus < d'ordre que d'élégance, la salle à manger serait partout, dans le jardin, dans un bateau, sous un arbre; quelquefois au loin, près d'une source vive, sur l'herbe I verdoyante et fraîche, sous des touffes d'aunes et de coudriers ; une longue procession de gais convives porterait en chantant l'apprêt du festin; on aurait le gazon pour table et pour chaise, les bords de la fontaine serviraient de buffet, et le dessert pendrait aux arbres. Les mets seraient servis sans ordre, l'appétit dispenserait des façons ; chacun se préférant ouvertement à tout autre, trouverait bon que tout le monde se préférât de même à lui : de cette familiarité cordiale et modérée naîtrait, sans grossièreté, sans fausseté, sans contrainte, un conflit badin plus charmant cent fois que la politesse, et plus fait pour lier les cœurs. Point d'importun laquais épiant nos discours, critiquant
1 On l'a déjà remarqué, les ] pas sans un soupçon de berqu^ bucoliques de Rousseau ne vont 1 nade.
LA NATURE. - L'ARCADIE DE ROUSSEAU. 245 tout bas nos maintiens, comptant nos morceaux d'un œil avide, s'amusant à nous faire attendre à boire, et murmurant d'un trop long dîner. Nous serions nos valets pour être nos maîtres, chacun serait servi paï tous ; le temps passerait sans le compter ; le repas serait le repos et durerait autant que l'ardeur du jour. S il passait près de nous quelque pavsan retournant au travail, ses outils sur 1 épaule, je lui réjouirais le cœur par quelques bons propos, par quelques coups de bon vin qui lui feraient porter plus gaîment sa misère; et moi j aurais aussi le plaisir de me sentir émouvoir un peu les entrailles , et de me dire en secret : Je suis encore homme. [Éïnile, iv.)
NOTICE
Les idées de Rousseau sur réducation et l'instiuction sont parmi les plus neuves elles plus remarquables de cet esprit original; non qu'il soit sans devoir quelque chose à d'illustres devanciers, parmi lesquels il faut au moins mentionner Rabelais et Montaigne, mais ce qui suffit à mettre Rousseau à part, c'est d'abord qu'il ne s'est pas contenté de vues et d'aperçus ; qu'il ne s'est pas borné à signaler des abus, à demander des réformes, ou à tracer quelque programme trop général ou trop fantaisiste pour avoir grande chance d'être écouté. C'est ensuite qu"il n'a pas eu en vue, comme ses devanciers, de former un élève, et de le préparer à bien courir une carrière connue d'avance, ici celle de roi, là celle de grand seigneur; il s'est proposé de former un hoynme, dans un enfant quelconque et pour un sort quelconque. C'est enfin d'avoir bien senti et démontré qu'il ny a pas un seul âge pour l'éducation, que l'on peut et que Ton doit se former toute la vie, et d'avoir étendu l'expérience bien au delà des années de l'enfance et de l'adolescence, jusque dans Tàge de la virilité.
Rousseau a donc inventé un système complet, une méthode ordonnée et raisonnée d'un bout à l'autre; il a trouvé un cadre à la fois fictif et réel, romanesque et vraisemblable, dans lequel il fût à son aise pour montrer tantôt un idéal à atteindre, tantôt les moyens pratiques d'en vaincre les principales difficultés.
Tel se présente à nous V Emile, dont presque toutes les idées générales ou particulières sont la critique directe, et parfois la satire de celles qui régnaient alors dans l'éducation. La grande originalité de ce livre est d'avoir placé le principe de l'éducation non dans la docilité de l'élève, mais dans l'effort pour apprendre : de telle sorte que le maître enseigne moins les principes qu'il n'enseigne à les trouver. Cultiver dans l'esprit moins les diverses facultés en elles-mêmes que l'instrument sans lequel elles s'exerceraient à faux, le jugement ; fortifier dans l'âme le ressort moral avant tout, ce qui nous rend hommes et maîtres de notre destinée; exercer en même temps que discipliner la volonté, pendant que le corps se développe lui-même en toute liberté ; faire parler peu et beaucoup réfléchir son élève; lui donner, ou plutôt l'amener à se donner lui-même des « clartés de tout », sans exclusion d'aucune science, surtout des sciences naturelles; laisser parler les choses plus haut que les abstractions, et substituer partout l'esprit à la lettre dans l'enseignement, sans vaines formules, sans bavardage, sans routine, voilà quelles méthodes Rousseau proclamait dans un livre retentissant, qui devait marquer le 89 de la pédagogie.
Ce n'est là qu'un roman, dira-ton. Certes, l'auteur le voulut tel, et fît bien, car il découragea les imitateurs, ce « sot bétail ». Rien de plus convaincant, au surplus, que les pages où il rabroue ses singes malencontreux. Il ne voulait pas des imitateurs, mais des disciples. Il en a eu. Ce qu'il voulait qui survécût de ses principes n'a pas été perdu i>our nous. D'ailleurs, certaines de ses idées étaient si importantes, et l'auteur y tenait tant, qu'il y est revenu plusieurs fois, dans sa correspondance ou dans d'autres écrits, pour les éclaircir, les fortifier, les compléter. Il n'y avait qu'à réunir les principales, celles qui marquent les étapes d'une éducation à la Rousseau, — moins le chimérique inséparable d'un roman. C'est ce que nous avons essayé de faire dans le chapitre qui suit.
AIMKZ L ENFANCE.
Les lignes suiavntes peuvent servir d'épigraphe à ce chapitre sur rÉducntion. (Test par l'affection que l'éducation commence, et cette vérité aujourd'hui banale ne s'est révélée à tous que du jour où Jean-Jacques l'a proclamée si haut.
Aimez renlance; favorisez ses jeux, ses plaisirs, son aimable instinct. Qui de vous na pas regretté quelquefois cet âge où le rire est toujours sur les lèvres, et où Fàme est toujours en paix ! Pourquoi voulez-vous ôter à ces petits innocents la jouissance d'un temps si court qui leur échappe, et d\in bien si précieux dont ils ne sauraient abuser? Pourquoi voulez-vous remplir d'amertume et de douleur ces premiers ans si rapides, qui ne reviendront pas plus pour eux qu'ils ne peuvent revenir pour vous? Pères, savez-vous le moment où la mort attend vos enfants? Ne vous préparez pas des regrets en leur ôtant le peu dinstants que la nature leur donne : aussitôt qu'ils peuvent sentir le plaisir d'être, faites qu'ils en jouissent; faites qu'à quelque heure que Dieu les appelle, ils ne meurent point sans avoir goûté la vie. {Emile, 11.)