LA MERE DOIT NOURRIR SON ENFANT
Rousseau, avec sa logique ordinaire, a bien vu que. pour réformer l'éducation des enfants, il fallait d'abord réformer les mœurs des parents. Aussi le premier devoir qu'il impose à la mère, celui dont l'affranchissait alors la mode ou le goût du plaisir, est de nourrir son enfant. Cette première obligation l'attachera aux autres, lui en fera sentir la douceur. Tel est le principe de Rousseau : « Point de mère, point d'enfant. Entre eux les devoirs sont réciproques, et, s'ils sont mal remplis d'un côté, ils seront négligés de l'autre. »
Le devoir des femmes n'est pas douteux : mais on dispute si, dans le mépris qu'elles en font, il est égal pour les enfants d'être nourris de leur lait ou d'un autre. Je tiens cette question, dont les médecins sont
les juges, pour décidée au soulmitdes femmes; et pour moi, je penserais bien aussi qu'il vaut mieux que l'enfant suce le lait d'une nourrice en santé, que d'une mère gûtée, s'il avait quelque nouveau mal à craindre du même sang dont il est formé.
Mais la question doit-elle s'envisager seulement par le côté physique? et l'enfant a-t-il moins besoin des soins d'une mère que de sa mamelle? D'autres femmes, des bêtes même, pourront lui donner le lait qu'elle lui refuse : la sollicitude maternelle ne se supplée point. Celle qui nourrit l'enfant d'une autre au lieu du sien est une mauvaise mère; comment sera-t-elle une bonne nourrice? elle pourra le devenir, mais lentement; il faudra que l'habitude change la nature : et l'enfant mal soigné aura le temps de périr cent fois avant que sa nourrice ait pris pour lui une tendresse de mère.
De cet avantage même résulte un inconvénient qui . seul devrait ôter à toute femme sensible le courage de j faire nourrir son enfant par une autre, c'est celui de partager le droit de mère, ou plutôt de l'aliéner; de voir son enfant aimer une autre femme autant et plus qu'elle; de sentir que la tendresse qu'il conserve pour sa proj)re mère est une grâce, et que celle qu'il a pour sa mère adoptive est un devoir; car, où j'ai trouvé les soins d'une mère, ne dois-je pas l'attachement d'un fils?
La manière dont on remédie à cet inconvénient est d'inspirer aux enfants du mépris pour leurs nourrices, en les traitant en véritables servantes. Quand leur service est achevé, on retire l'enfant, ou l'on congédie la nourrice ; à force de la mal recevoir, on la rebute de venir voir son nourrisson. Au bout de quelques années il ne la voit plus, il ne la connaît plus. La mère, qui croit se substituer à elle et réparer sa négligence par sa cruauté, se trompe. Au lieu de faire un tendre fds d'un nourrisson dénaturé, elle l'exerce à l'ingratitude; elle lui apprend à mépriser un jour celle qui lui donna la vie, comme celle qui l'a nourri de son lait.
Combien j'insisterais sur ce point, s'il était moins
décourageant derebatlre en vain des sujets utiles! Cecî lient à plus de choses qu'on ne pense. Voulez-vous rendre chacun à ses premiers devoirs, commencez par les mères; vous serez étonné des changements que vous produirez. Tout vient successivement de cette première dépravation : tout Tordre moral s'altère; le naturel s'éteint dans tous les cœurs; l'intérieur des maisons prend un air moins vivant; le spectacle touchant d'une famille naissante n'attache plus les maris, n'impose plus d'égards aux étrangers; on respecte moins la mère dont on ne voit pas les enfants; il n'y a point de résidence dans les familles; l'habitude ne renforce plus les liens du sang; il n'y a ni pères, ni mères, ni enfants, ni frères, ni sœurs; tous se connaissent à peine, comment s'aimeraient-ils? Chacun ne songe plus qu'à soi. Quand la maison n'est qu'une triste solitude, il faut bien aller s'égayer ailleurs.
Mais que les mères daignent nourrir leurs enfants, les mœurs vont se réformer d'elles-mêmes, les sentiments de la nature se réveiller dans tous les cœurs ; l'État va se repeupler : ce premier point, ce point seul va tout réunir. L'attrait de la vie domestique est le meilleur contrepoison des mauvaises mœurs. Le tracas des enfants, qu'on croit importun, devient agréable; il rend le père et la mère plus nécessaires, plus chers l'un à l'autre; il resserre entre eux le lien conjugal. Quand la famille est vivante et animée, les soins domestiques font la plus chère occupation de la femme et le plus doux amusement du mari. Ainsi, de ce seul abus corrigé résulterait bientôt une réforme générale, bientôt la nature aurait repris tous ses droits. Qu'une fois les femmes redeviennent mères, et bientôt les hommes redeviendront pères et maris. [Emile, l.)