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NECESSITE D APPRENDRE UN METIER

Rousseau, préoccupé d'assurer à son élève des biens qu'il emporte partout avec lui, comme le sage Bias, veut qu'il apprenne un métier. Ici encore il voyait juste. Et l'on sait quelle fortune eut cette idée, non pas seulement chez de « simples particuliers, mais jusque dans la famille royale de 1 France. |

De toutes les occupations qui peuvent fournir la sub- ' sistance à l'homme, celle qui \e rapproche le plus de l'état de nature - est le travail des mains : de toutes les , conditions, la plus indépendante de la fortune et des 1 hommes est celle de l'artisan. L'artisan ne dépend que ■ de son travail ; il est libre, aussi libre que le laboureur est esclave, car celui-ci tient à son champ, dont la récolte est à la discrétion d'autrui. L'ennemi, le prince, un voisin puissant, un procès, lui peut enlever ce champ; par ce champ on peut le vexer en mille ma-

iiières : mais paiioiit où Ton veut vexer l'artisan, son bagage est bient(M lait; il emporte ses jjras et s'en va. Toutefois ragriculturc est le premier métier de l'homme: c'est le plus honnête, le plus utile, et [mr conséquent le plus noble qu'il puisse exercer. Je ne dis pas à Emile : Apprends l'agriculture; il la sait. Tous les travaux rustiques lui sont familiers ; c'est par eux qu'il a commencé, c'est à eux qu'il revient sans cesse. Je lui dis donc : Cultive l'héritage de tes pères. Mais si tu perds cet héritage ou si tu n'en as point, que faire? Apprends un métier.

Un métier à mon fils^ mon fils artisan! Monsieur, y pensez-vous? J'y pense mieux que vous, madame, qui voulez le réduire à ne pouvoir jamais être qu'un lord, un marquis, un prince, et peut-être un jour moins que rien : moi, je lui veux donner un rang qu'il ne puisse perdre, un rang qui l'honore dans tous les temps ; je veux l'élever à l'état d'homme; et, quoi que vous en puissiez dire, il aura moins d'égaux à ce titre qu'à tous ceux qu'il tiendra de vous.

La lettre tue, et l'esprit vivifie. Il s'agit moins d'apprendre un métier pour savoir un métier, que pour vaincre les préjugés qui le méprisent. Vous ne serez jamais réduit à travailler pour vivre. Eh ! tant pis, tant pis pour vous! Mais n'importe ; ne travaillez point par nécessité, travaillez par gloire. Abaissez-vous à l'état d'artisan pour être au-dessus du vôtre. Pour vous soumettre la fortune et les choses, commencez par vous en rendre indépendant. Pour régner par l'opinion, commencez par régner sur elle.

Souvenez-vous que ce n'est point un talent que je \ vous demande; c'est un métier, un vrai métier; un art \ purement mécanique, où les mains travaillent plus que la tête, et qui ne mène point à la fortune, mais avec lequel on peut s'en passer. Dans des maisons fort audessus du danger de manquer de pain, j'ai vu des pères pousser la prévoyance jusqu'à joindre au soin d'instruire leurs enfants celui de les pourvoir de connaissances dont, à tout événement, ils pussent tirer parti pour

vivre. Ces pères prévoyants croient beaucoup faire ; ils ne font rien, parce que les ressources qu'ils pensent ménager à leurs enfants dépendent de cette même fortune au-dessus de laquelle ils les veulent mettre. En sorte qu'avec tous ces beaux talents, si celui qui les a ne se trouve dans des circonstances favorables pour en faire usage, il périra de misère comme s'il n'en avait aucun.

Dès qu'il est question de manèges et d'intrigues, autant vaut les employer à se maintenir dans l'abondance qu'à regagner, du sein de la misère, de quoi remonter à son premier état. Si vous cultivez des arts dont le succès tient à la réputation de l'artiste; si vous vous rendez propre à des emplois qu'on n'obtient que par la faveur, que vous servira tout cela, quand, justement dégoûté du monde, vous dédaignerez les moyens sans lesquels on n'y peut réussir ? Vous avez étudié la politique et les intérêts des princes : voilà qui va fort bien ; mais que ferez-vous de ces connaissances, si vous ne savez parvenir aux ministres, aux femmes de la cour, aux chefs des bureaux; si vous n'avez le secret de leur plaire, si tous ne trouvent en vous que le fripon qui leur convient? Vous êtes architecte ou peintre : soit; mais il faut faire connaître votre talent. Pensez-vous aller de but en blanc exposer un ouvrage au Salon*? Oh ! qu'il n'en va pas ainsi ! il faut être de l'Académie ; il faut même être protégé pour obtenir au coin d'un mur quelque place obscure. Quittez-moi la règle et le pinceau ; prenez un fiacre, et courez de porte en porte : c'est ainsi qu'on acquiert la célébrité. Or vous devez savoir que toutes ces illustres portes ont des suisses ou des portiers qui n'entendent que par geste, et dont les oreilles sont dans leurs mains -. Voulez-vous enseigner ce que vous avez appris, et devenir maître de géographie, ou de mathématiques, ou de langues, ou de mu-

i. Les Salons ont commencé vers le milieu du xviir siècle; ils étaient à celte date (1762) dans toute leur voffuc; Diderot devait

en inaugurer la critique en 1765.

2. Comparer Racine, Plaideurs, I, se. I, V. 15-15- et Horace, Epist. I, xvAZ-.equifrenatG eslauris inore.

sique, OU de dessin? pour cela même il faut trouver des écoliers, par conséquent des prôneurs. Comptez (|u*il importe plus d'être charlatan quhabile, et que, si ^(>us ne savez pas de métier que le vôtre, jamais vous iic serez qu'un ignorant.

Voyez donc combien toutes ces brillantes ressources sont peu solides, et combien d'autres ressources vous sont nécessaires pour tirer parti de celles-là. Et puis, ({ue deviendriez-vous dans ce lâche abaissement? Les revers, sans vous instruire, vous avilissent ; jouet plus (|ue jamais de l'opinion publique, comment vous élève- 1 oz-vous au-dessus des préjugés, arbitres de votre sort? r.omment mépriserez-vous la bassesse et les vices dont NOUS avez besoin pour subsister? Vous ne dépendiez (|ue des richesses, et maintenant vous dépendez des riches; vous n'avez fait qu'empirer votre esclavage et le surcharger de votre misère. Vous voilà pauvre sans être libre; c'est le pire état où l'homme puisse tomber.

Mais, au lieu de recourir pour vivre à ces hautes connaissances qui sont faites pour nourrir l'àme et non le corps, si vous recourez, au besoin, à vos mains et à l'usage que vous en savez faire, toutes les difficultés disparaissent, tous les manèges deviennent inutiles; la ressource est toujours prête au moment d'en user; la }irobité, l'honneur, ne sont plus un obstacle à la vie; vous n'avez plus besoin d'être lâche et menteur devant les grands, souple et rampant devant les fripons, vil < ««mplaisant de tout le monde, emprunteur ou voleur, ce qui est à peu près la même chose quand on n'a rien : l'opinion des autres ne vous touche point ; vous n'avez ^ faire votre cour à personne, point de sot à flatter. \)0\nl de suisse à fléchir, point de courtisans à payer, et. qui pis est, à encenser. Que des cocfuins mènent les grandes affaires, peu voj.is importe : cela ne vous empêc liera pas. vous, dans votre vie obscure, d'être honnête homme et d'avoir du pain. Vous entrez dans la première boutique du métier que vous avez appris : Maître, j'ai tjesoin d'ouvrage. Compagnon, mettez-vous là, travaillez. Avant que l'heure du dîner soit venue, vous avez

gagné votre dîner : si vous êtes diligent et sobre, avant que huit jours se passent, vous aurez de quoi vivre huit autres jours : vous aurez vécu libre, sain, vrai, laborieux, juste. Ce n'est pas perdre son temps que d'en gagner ainsi.

Je veux absolument qu'Emile apprenne un métier. {Emile, III.)

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