‹ Pages choisiesChapitre 15 sur 202 · Il faut prendre ces mois au · texte numérisé non relu

Il faut prendre ces mois au

pied de la lellre Toute sa vie i imaglunlion.

dans un monde chimérique, où les souvenirs de l'antiquilé se mêlaient aux rêves de sa propre

roinpaî^nic du cousin Bernard. C'est là que se passa la « ij;rande histoire du noyer », qu'il narre avec une jolie verve.

O vous, lecteurs cuiicux de la gTaiido histoire (\u noyer de la leirasse, écoutez en lliorrible tragédie, ci; vous abstenez de frémir, si vous {)Ouvez!

Il y avait, hors la porte de la cour, une terrasse à gauche en entrant, sur laquelle on allait souvent s'asseoir raprès-midi, mais qui n'avait point d'ombre. Pour lui en donnei', M. Lambercier y fit planter un noyer. La plantation de cet arbre se fit avec solennité: les deux pensionnaires en furent les parrains ; et, tandis qu'on comblait le creux, nous tenions l'arbre chacun d'une main avec des chants de triomphe. On fit pour l'arroser une espèce de bassin tout autour du pied. Chac{ue jour, ardents spectateurs de cet arrosement, nous nous confirmions, mon cousin et moi, dans l'idée très naturelle qu'il était plus beau de planter un arbre sur la terrasse qu'un drapeau sur la brèche, et nous résolûmes de nous procurer cette gloire sans la partager avec qui que ce fût.

Pour cela nous allâmes couper une bouture d'un jeune saule, et nous la plantâmes sur la terrasse, à huit ou dix pieds de l'auguste noyer. Nous n'oubliâmes pas de faire aussi un creux autour de notre arbre: la difficulté était d'avoir de quoi le remplir; car l'eau venait d'assez loin, et on ne nous laissait: pas courir pour en aller prendre. Cependant il en fallait absolument pour notre saule. Nous employâmes toutes sortes de ruses pour lui en fournir durant quelques jours ; et cela nous réussit si bien, c{ue nous le vîmes bourgeonner et pousser de petites feuilles dont nous mesurions l'accroissement d'heure en heure, persuadés, quoiqu'il ne fût pas à un pied de terre, qu'il ne tarderait pas à nous ombrager.

Comme notre arbre, nous occupant tout entiers, nous rendait incapables de toute application, de toute étude, que nous étions comme en délire, et que, ne sachant à qui nous en avions, on nous tenait de plus

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courl qu'auparavant, nous vîinos linslanl falal où rcaii nous allait, manquer, et nous nous désolions dans latit'ule de voir notre arbre périr de sécheresse. Enfin la ni'cossilé. mère de rindusti'ie. nous sup^géra une inv«'ntion i)Our garantir jarlire et nous d'une mort certaine; ce l'ut de faire par-dessous terre une rigole qui conduisit secrètement au saule une partie de leau dont on arrosait le noyer. Cette entreprise, exécutée avec ardeur, ne réussit pourtant pas d'abord. Nous avions si mal pris la pente, que l'eau ne coulait point; la terre s'éboulait et bouchait la rigole; l'entrée se remplissait d'ordures; tout allait de travers. Rien ne nous rebuta; Lahor omnia vincit improbus. Nous creusâmes davantage la terre et notre bassin, pour donner à l'eau son écoulement ; nous coupâmes des fonds de boîtes en petites })lanches étroites, dont les unes mises de plat à la file, et d'autres posées en angle des deux côtés sur celles-là, nous firent un canal triangulaire pour notre conduit. Nous plantâmes, à l'entrée de petits bouts de bois minces et à claire-voie qui, faisant une espèce de grillage ou de crapaudine', retenaient le limon et les pierres sans boucher le passage à l'eau. Nous recouvrîmes soigneusement notre ouvrage de terre bien foulée ; et, le jour où tout fut fait, nous attendîmes dans des transes d'espérance et de crainte l'heure de Tarrosèment. Après des siècles d'attente, cette heure vint enfin ; M. Lamberciervint aussi à son ordinaire assister à l'opération, durant laquelle nous nous tenions tous deux derrière lui pour cacher notre arbre, auquel très heureusement il tournait le dos.

A peine achevait-on de verser le premier seau d'eau, que nous commençâmes d'en voir couler dans notre bassin. A cet aspect la prudence nous abandonna ; nous nous mîmes à pousser des cris de joie c|ul firent retourner M. Lambercier: et ce fut dommage, car il prenait grand plaisir à voir comment la terre du noyer

1. Crapaudine.\)\[\({ne i\c \i\om\) I pour empêcher les crapauds ou placée à l'enlice tl'un conduit I les ordircs dy pénétrer.

était bonne et buvait avidement son eau. Frappé de la voir se partager en deux bassins, il s'écrie à son tour, regarde, aperçoit la friponnerie, se fait brusquement apporter une pioche, donne un coup, fait voler deux ou trois éclats de nos planches, et criant à pleine tête : Un aqueduc ! un aqueduc ! il frappe de toutes parts des coups impitoyables, dont chacun portait au milieu de nos cœurs. En un moment les planches, le conduit, le bassin, le saule, tout fut détruit, tout fut labouré, sans qu'il y eût, durant cette expédition terrible, nul autre mot prononcé, sinon l'exclamation qu'il répétait sans cesse. Un aqueduc! s'écriait-il en brisant tout, un aqueduc ! un aqueduc!

On croira que l'aventure finit mal pour les petits architectes. On se trompera: tout fut fini. M. Lambercier ne nous dit pas un mot de reproche, ne nous fit pas plus mauvais visage, et ne nous en parla plus; nous l'entendîmes même un peu après rire auprès de sa sœur à gorge déployée, car le rire de M. Lambercier s'entendait de loin ; et ce qu'il y a de plus étonnant encore, c'est que, passé le premier saisissement, nous ne fûmes pas nous-mêmes fort affligés. Nous plantâmes ailleurs un autre arbre, et nous nous rappelions souvent la catastrophe du premier, en répétant entre nous avec emphase : Un aqueduc ! un aqueduc ! Jusque-là j'avais eu des accès d'orgueil par intervalles quand j'étais Aristide ou Brutus : ce fut ici mon premier mouvement de vanité bien marquée. Avoir pu construire un aqueduc de nos mains, avoir mis une bouture en concurrence avec un grand arbre, me paraissait le suprême degré de la gloire. A dix ans j'en jugeais mieux que César à trente. (Confessions, I, i.)

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