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LE MUTIN CORRIGE

Il no s'agit plus ici d'Emile, que son gouverneur a pris trop ji'une pour qu'il ait eu le temps de se gâter, mais d'un enfant ipielconque. mal élevé, et confié trop tard au maître. Comment corriger sa mutinerie? Par quelle méthode ? Rousseau nous le montre, dans une de ces scènes où on lui a reproché avec raison d'abuser de l'arrangement. Comment l'auteur, voulant imiter la nature, tombe-t-il presque dans la comédie? En vertu même d'un de ses meilleurs principes, qu'il pousse toutefois un peu trop loin : c'est qu'il faut convaincre l'enfant d'impuissance pour le dompter. La scène n'en est pas moins curieuse.

Je m'étais chargé, durant cjuelques semaines, d'un enfant accoutumé non seulement à faire ses volontés, mais encore à les faire faire à tout le monde, par conséquent plein de fantaisies. Dès le premier jour, pour mettre à l'essai ma complaisance, il voulut se lever à minuit. Au plus fort de mon sommeil, il saute à bas de son lit. prend sa robe de chambre et m'appelle. Je me lève, j'allume la chandelle: il n'en voulait pas davantage; au bout d'un quart d'heure le sommeil le gagne, et il se recouche, content de son épreuve. Deux jours après il la réitère avec le même succès, et de ma part sans le moindre signe d'impatience. Comme il m'embrassait en se recouchant, je lui dis très posément : Mon petit ami. cela va fort bien, mais n'y revenez plus. Ce mot excita

1. Jambes d^ force, entrails. I 2. Antithèse ironique Pointpièces de claarpenle. ! croisé, ouvrage à l'aiguille.

i";4 LECTURES CHOISIES DE J.-J. ROUSSEAU.

sa curiosité, et dès le lendemain, voulant voir un peu comment j'oserais lui désobéir, il ne manqua pas de se relever à la même heure, et de m'appeler. Je lui demandai ce qu'il voulait. Il me dit qu'il ne pouvait dormir. Tant pis, repris-je, et je me tins coi. Il me pria d'allumer la chandelle. Pourquoi faire? ei je me tins coi. Ce ton laconique commençait à l'embarrasser. Il s'en fut à tâtons chercher le fusil qu'il fit semblant de battre, et je ne pouvais m'empêcher de rire en l'entendant se donner des coups sur les doigts. Enfin, bien convaincu qu'il n'en viendrait pas à bout, il m'apporta le briquet à mon lit; je lui dis que je n'en avais que faire, et me tournai de l'autre côté. Alors il se mit à courir étour diment par la chambre, criant, chantant, faisant beaucoup de bruit, se donnant, à la table et aux chaises, des coups qu'il avait grand soin de modérer, et dont il ne laissait pas de crier bien fort, espérant me causer de l'inquiétude. Tout cela ne prenait point; et je vis que, comptant sur de belles exhortations ou sur de la colère, il ne s'était nullement arrangé pour ce grand sang- froid.

Cependant, résolu de vaincre ma patience à force d'opiniâtreté, il continua son tintamarre avec un tel succès, qu'à la fin je m'échauffai; et, pressentant que j'allais tout gâter par un emportement hors de propos, je pris mon parti d'une autre manière. Je me levai sans rien dire, j'allai au fusil que je ne trouvai point; je le lui demande, il me le donne, pétillant de joie d'avoir enfin triomphé de moi. Je bats le fusil, j'allume la chandelle, je prends par la main mon petit bonhomme, je Je mène tranquillement dans un cabinet voisin dont les volets étaient bien fermés, et où il n'y avait rien à casser : je l'y laisse sans lumière; puis, fermant sur lui la porte à la clef, je retourne me coucher sans lui avoir dit un seul mot. Il ne faut pas demander si d'abord il y eut du vacarme, je m'y étais attendu : je ne m'en émus point. Enfin le bruit s'apaise; j'écoute, je l'entends s'arranger, je me tranquillise. Le lendemain, j'entre au jour dans le cabinet; je trouve mon petit mutin couché

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sur un lit de repos, cl dormant d'un profond sommeil, dont, ai)rùs tant de fatigue, il devait avoir grand besoin.

L'alïaire ne finit pas là. La mère apprit que rcnfant avait passé les deux tiers de la nuit hors de son lit. Aussitôt tout fut perdu, c'était un enfant autant que mort. Voyant l'occasion bonne pour se venger, il fit le malade, sans prévoir qu'il n'y gagnerait rien. Le médecin fut appelé. Malheureusement pour la mère, ce médecin était un plaisant, qui, pour s'amuser de ses frayeurs, s'appliquait à les augmenter. Cependant il me dit à Loreille : Laissez-moi faire, je vous promets que l'enfant sera guéri pour quelque temps de la fantaisie d'être malade. En effet, la diète et la chambre furent prescrites, et il fut recommandé à l'apothicaire. Je soupirais de voir cette pauvre mère ainsi dupe de tout ce qui l'environnait, excepté moi seul, qu'elle prit en haine, précisément parce que je ne la trompais pas.

Après des reproches assez durs, elle me dit que son fils était délicat, qu'il était l'unique héritier de sa famille, qu'il fallait le conserver à quelque prix que ce fût, et qu'elle ne voulait pas qu'il fût contrarié. En cela j'étais bien d'accord avec elle; mais elle entendait par le contrarier ne lui pas obéir en tout. Je vis qu'il fallait prendre avec la mère le même ton qu'avec l'enfant. Madame, lui dis-je assez froidement, je ne sais point comment on élève un héritier, et. qui plus est, je ne veux pas l'apprendre; vous pouvez vous arranger làdessus. On avait besoin de moi pour quelque temps encore; le père apaisa tout; la mère écrivit au précepteur de hâter son retour; et l'enfant, voyant qu'il ne gagnait rien à troubler mon sommeil ni à être malade, prit enfin le parti de dormir lui-même et de se bien porter.

On ne saurait imaginer à combien de pareils caprices le petit tyran avait asservi son malheureux gouverneur; car l'éducation se faisait sous les yeux de la mère, qui ne souffrait pas que l'héritier fût désobéi en rien. A quelque heure qu'il voulût sortir, il fallait être prêt

pour le mener, ou plutôt pour le suivre, et il avait toujours grand soin de choisir le moment où il voyait son gouverneur le plus occupé. Il voulut user sur moi du même empire, et se venger le jour du repos qu'il était forcé de me laisser la nuit. Je me prêtai de bon cœur à tout, et je commençai par bien constater à ses propres yeux le plaisir que j'avais à lui complaire; après cela, quand il fut question de le guérir de sa fantaisie, je m'y pris autrement.

Il fallut d'abord le mettre dans son tort, et cela ne fut pas difficile. Sachant que les enfants ne songent, jamais qu'au présent, je pris sur lui le facile avantage de la prévoyance ; j'eus soin de lui procurer au logis un amusement cjue je savais être extrêmement de son goût; et, dans le moment oîi je l'en vis le plus engoué, j'alla lui proposer un tour de promenade ; il me renvoya bien loin : j'insistai, il ne m'écouta pas; il fallut me rendre,' et il nota précieusement en lui-même ce signe d'assujettissement.

Le lendemain ce fut mon tour. Il s'ennuya, j'y avais pourvu; moi, au contraire, je paraissais profondément occupé. Il n'en fallait pas tant pour le déterminer. Il ne manqua pas de venir m'arracher à mon travail pour le mener promener au plus vite. Je refusai; il s'obstina. Non, lui dis-je; en faisant votre volonté vous m'avez appris à faire la mienne : je ne veux pas sortir. Eh bien, reprit-il vivement, je sortirai tout seul. Comme vous voudrez. Et je reprends mon travail.

Il s'habille, un peu inquiet de voir que je le laissais faire et que je ne l'imitais pas. Prêt à sortir, il vient me saluer : je le salue; il tâche de m'alarmer par le récit des courses qu'il va faire : à l'entendre, on eût cru qu'il allait au bout du monde. Sans m'émouvoir, je lui souhaite un bon voyage. Son embarras redouble. Cependant il fait bonne contenance, et, prêt à sortir, il dit à son laquais de le suivre. Le laquais, déjà prévenu, répond qu'il n"a pas le temps, et qu'occupé par mes ordres, il doit m'obéir plutôt qu'à lui. Pour le coup lenfant n'y est plus. Comment concevoir qu'on le laisse

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sortir seul, lui qui se croit l'être important à tous les autres, et pense que le ciel et la terre sont intéressés à sa conservation? Cei)endant il commence à sentir sa faiblesse; il comprend qu'il se va trouver seul au milieu de gens qui ne le connaissent pas : il voit d'avance les risques qu'il va courir : Tobstination seule le soutient encore; il descend l'escalier lentement et fort interdit. Il entre enfin dans la rue, se consolant un peu du mal qui lui peut arriver par l'espoir qu'on m'en rendra responsable.

C'était là que je l'attendais. Tout était i)réparé d'avance; et comme il s'agissait d'une espèce de scène publicfue, je m'étais muni du consentement du père. A peine avait-il lait quelques pas. qu'il entend à droite et à gauche différents propos sur son compte. Voisins, le joli monsieur! où va-t-il ainsi tout seul? il va se perdre : je veux le prier d'entrer chez nous. Voisine, gardezvous-en bien. Ne voyez-vous pas que c'est un petit libertin cju'on a chassé de la maison de son père parce qu'il ne voulait rien valoir? Il ne faut pas retirer les libertins; laissez-le aller où il voudra. Eh bien donc, que Dieu le conduise! je serais fâchée qu'il lui arrivât malheur. Un peu plus loin il rencontre des polissons à peu près de son âge, qui l'agacent et se moquent de lui. Plus il avance, plus il trouve d'embarras. Seul et sans protection, il se voit le jouet de tout le monde, et il éprouve avec beaucoup de surprise que son nœud d'épaule et son parement d'or ne le font pas plus respecter.

Cependant un de mes amis, qu'il ne connaissait point, et que j'avais chargé de veiller sur lui S le suivait pas à pas sans qu'il y prit garde, et l'accosta quand il en fut temps. Ce rôle, qui ressemblait à celui de Sbrigani dans Pourceaugnac, demandait un homme d'esprit, et fut parfaitement rempli. Sans rendre l'enfant timide et craintif en le frappant d'un trop grand effroi, il lui fît si

1. Oue de précautions, que de personnes dans le secret! Voilà le défaut du système, et Rous-

seau avait fort raison de décourager les imitateurs servîtes de l'Emile.

bien sentir Timprudence de son équipée, qu'au bout d'une demi-heure il me le ramena souple, confus, et n'osant lever les yeux....

C'est par ces moyens et d'autres semblables que, durant le peu de temps que je fus avec lui, je vins à bout de lui faire faire tout ce que je voulais sans lui rien prescrire, sans lui rien défendre, sans sermons, sans exhortations, sans l'ennuyer de leçons inutiles. Aussi, tant que je parlais il était content ; mais mon silence le tenait en crainte; il comprenait que quelque chose n'allait pas bien, et toujours la leçon lui venait de la chose même*. {Emile, II.)

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