LA VANITE. DEVOIRS D UN BON GOUVERNEUR
Il n'y a point de folie dont on ne puisse guérir un homme qui n'est pas fou, hors la vanité; pour celle-ci, rien n'en corrige que l'expérience, si toutefois quelque chose en peut corriger; à sa naissance, au moins, on peut l'empêcher de croître. N'allez donc pas vous perdre en beaux raisonnements, pour prouver à l'adolescent qu'il est homme comme les autres et sujet aux mêmes faiblesses. Faites-le-lui sentir, ou jamais il ne le saura. C'est encore ici un cas d'exception à mes propres règles ; c'est le cas d'exposer volontairement mon élève à tous les accidents qui peuvent lui prouver qu'il n'est pas plus sage que nous. Si des étourdis l'entraînaient dans quelque extravagance, je lui en laisserais courir le danger : si des filous l'attaquaient au jeu, je le leur livrerais pour en faire leur dupe ; je le laisserais encenser, plumer, dévaliser par eux; et quand, l'ayant mis à sec, ils finiraient par se moquer de lui, je les remercierais encore en sa présence des leçons qu'ils ont bien voulu lui donner. Les seuls ménagements que j'aurais pour lui seraient de partager tous les dangers que je lui laisserais courir et tous les affronts que je lui
1. Ceci est le principe à retenir : ne point moraliser, ne point s'emporter, mois tirer le châti-
ment de la faute même, et, autant que possible, laisser les choses remplir cet office.
laisserais recevoir. J'endurerais tout en silence, sans I)lainte, sans reproche, sans jamais lui en dire un seul mot, et soyez sûr qu'avec cette discrétion bien soutenue, tout ce qu'il m'aura vu souffrir pour lui fera plus d'impression sur son cœur que ce qu'il aura souffert luimême.
Je ne puis m'empèclier de relever ici la fausse dignité des gouverneurs qui, pour jouer sottement les sages, rabaissent leurs élèves, affectent de les traiter toujours en enfants, et de se distinguer toujours d'eux dans tout ce qu'ils leur font faire. Loin de ravaler ainsi leurs jeunes courages, n'épargnez rien pour leur élever l'âme ; faites-en vos égaux afln qu'ils le deviennent; et, s'ils ne peuvent encore s'élever à nous, descendez à eux sans bon le. sans scrupule. Songez que votre honneur n'est plus dans vous, mais dans votre élève : partagez ses fautes pour l'en corriger : chargez-vous de sa honte pour l'effacer : imitez ce brave Romain qui, voyant fuir son armée et ne pouvant la rallier, se mit à fuir à la tète de ses soldats, en criant : ils ne fuient pas, ils suivent leur capitaine. Fut-il déshonoré pour cela? Tant s'en faut : en sacrifiant ainsi sa gloire il l'augmenta. La force du devoir, la beauté de la vertu entraînent malgré nous nos suffrages et renversent nos insensés préjugés. {Emile, IV.)