LES FAUSSES VOCATIONS
Même question que In précédente, envisagée cette fois pnr uioraliste et par le politique. Non seulement il importe de no se pas méprendre sur la nature des talents de chacun, mais, même pour le bonheur de l'homme, est-il toujours bon iju'il cherche et trouve l'emploi de son talent? Pour l'avenir [-d'un État, pour son équilibre, est-il nécessaire que tous les dents possibles des citoyens atteignent leur dévelo])pement, m ceux-là seulement dont l'État a besoin? Grave question, que nous n'aurons pas l'impertinence de trancher d'un mot. Au moins faut-il remarquer que de tout temps Rousseau s'est prononcé pour la négative. Il était plus vif encore et mém plus violent dans son premier Discours, où nous relevons c€s lignes caractéristiques : « ....il serait à souhaiter que tous ceux qui ne pouvaient avancer loin dans la carrière des lettres eussent été rebutés dès l'entrée, et se fussent jetés dans les arts utiles à la société. Tel qui sera toute sa vie un mauvais versificateur, un géomètre subalterne, serait peut-être devenu un grand fabricateur d'étoffes. // n'a point fiiUu de maîtres à ceux que la nature destinait à faire des disfiples. »
La grande maxime de M'"' de Wolmar est de ne point favoriser les changements de condition, mais de contribuer à rendre heureux chacun dans la sienne, et surtout d'empêcher que la plus heureuse de toutes, qui est celle du villageois dans un état libre, ne se dépeuple en faveur des autres.
Je lui faisais là-dessus l'objection des talents divers que la nature semble avoir partagés aux hommes pour leur donner à chacun leur emploi, sans égard à la condition dans laquelle ils sont nés. A cela elle me lépondit qu'il y avait deux choses à considérer avant le talent : savoir, les mœurs et la félicité. L"homme, dit-elle, est un être trop noble pour devoir servir simr^plement d'instrument à dautres, et l'on ne doit point remployer à ce qui leur convient sans consulter aussi ce qui lui convient à lui-même; car les hommes ne sont pas faits pour les places, mais les places sont faites pour eux: et. pour distribuer convenablement les choses, il ne faut pas tant chercher dans leur partage
le
remploi auquel chaque homme est le plus propre, que celui qui est le plus propre à chaque homme pour le rendre bon et heureux autant qu'il est possible. Il n'est jamais permis de détériorer une âme humaine pour l'avantage des autres, ni de faire un scélérat pour le service des honnêtes gens.
Or, de mille sujets qui sortent du village, il n'y ew a pas dix qui n'aillent se perdre à la ville, ou qui n'e portent les vices plus loin que les gens dont ils les ont appris. Ceux qui réussissent et font fortune la font presque tous par les voies déshonnêtes qui y mènent. Les malheureux qu'elle n'a point favorisés ne reprennent plus leur ancien état, et se font mendiants ou voleurs plutôt que de redevenir paysans. De ces mille. • s'il s'en trouve un seul qui résiste à l'exemple et se ; conserve honnête homme, pensez-vous qu'à tout prendre celui-là passe une vie aussi heureuse qu'il l'eût passée 1 à l'abri des passions violentes, dans la tranquille obscurité de sa première condition?
Pour suivre son talent il faut le connaître. Est-ce une chose aisée de discerner toujours les talents des hommes? et à Tàge où l'on prend un parti, si l'on a tant de peine à bien connaître ceux des enfants qu'on a le mieux observés, comment un petit paysan saurat-il de lui-même distinguer les siens? Rien n'est plus équivoque que les signes d'inclination qu'on donne dès l'enfance; l'esprit imitateur y a souvent plus de part que le talent : ils dépendront plutôt d'une rencontre fortuite que d'un penchant décidé, et le penchant même n'annonce pas toujours la disposition. Le vrai talent, le vrai génie a une certaine simplicité qui le rend moins inquiet', moins remuant, moins prompt à se montrer, qu'un apparent et faux talent, qu'on prend pour véritable, et qui n'est qu'une vaine ardeur de briller, sans moyens pour y réussir. L'occasion, le désir de s'avancer, décident de l'état qu'on choisit. Ce n'est pas assez de sentir son génie, il faut aussi vouloir s'y
1. Ceci n'est pas toujours vrai, et ne le fut pas même de Rousseau
Tivrer. Un prince ira-t-il se faire cocher parce qu'il mène bien son carrosse? 'un duc se fera-l-il cuisinier parce qu'il invente de bons ragoûts? On n'a des talents que pour s'élever, personne n'en a pour descendre : pensez-vous que ce soit là l'ordre de la nature? Quand chacun connaîtrait son talent et voudrait le suivre, combien le pourraient? combien surmonteraient d'injustes obstacles? combien vaincraient dindignes concurrents? Celui qui sent sa faiblesse appelle à son secours le manège et la brigue, que l'autre, plus sûr de lui, dédaigne. Ne m'avez-vous pas cent fois dit vousmême C|ue tant d'établissements en faveur des arts* ne font que leur nuire? En multipliant indiscrètement les sujets, on les confond; le vrai mérite reste étouffé dans la foule, et les honneurs dus au plus habile sont tous pour le plus intrigant. S'il existait une société où les emplois et les rangs fussent exactement mesurés sur les talents et le mérite personnel, chacun pourrait aspirer à la place qu'il saurait le mieux remplir; mais il faut se conduire par des règles plus sûres, et renoncer au prix des talents, quand le plus vil de tous est le seul qui mène à la fortune.
Je vous dirai plus, continua-t-elle : j'ai peine à croire que tant de talents divers doivent être tous développés; car il faudrait pour cela que le nombre de ceux qui les possèdent fût exactement proportionné au besoin de la société : et si Ton ne laissait au travail de la terre que ceux qui ont éminemment le talent de l'agriculture, ou qu'on enlevât à ce travail tous ceux qui sont plus propres à un autre, il ne resterait pas assez de laboureurs pour la cultiver et nous faire vivre. Je penserais que les talents des hommes sont comme les vertus des drogues, que la nature nous donne pour guérir nos maux, quoique son intention soit que nous n'en ayons pas besoin. Il y a des plantes qui nous empoisonnent, des animaux qui nous dévorent, des talents cjui nous sont pernicieux. S'il fallait toujours employer chaque
1. Rousseau visait sans doute | des Beaux-Arts de 1750. Que dirAcadémiede Peinture et l'École I rait-il de celles de 1900?
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chose selon ses principales propriétés, peut-être feraiton moins de bien que de mal aux hommes ^ Les peuples bons et simples n'ont pas besoin de tant de talents; ils se soutiennent mieux par leur seule simplicité que les autres par toute leur industrie : mais à mesure qu'ils se corrompent, leurs talents se développent comme pour servir de supplément aux vertus qu'ils perdent, et pour forcer les méchants eux-mêmes d'être utiles en dépit d'eux. {Nouvelle Hêloïse, V, ii.)