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L'ami de Sainl-Preux

votre propre aveu, c'est le seul moyen de connaître le^ véritables mœurs d'un peuple que d'étudier sa vie privée dans les états les plus nombreux; car s'arrêter aux i?ens qui représentent toujours, c'est ne voir que des comédiens.

Si vous voulez donc être homme, apprenez à redescendre. Lhumanité coule comme une eau pure et salutaire, et va fertiliser les lieux bas; elle cherche toujours le niveau; elle laisse à sec ces roches arides qui mena cent la campagne, et ne donnent qu'une ombre nuisible ou des éclats pour écraser leurs voisins.

Voilà, mon ami, comment on tire parti du présent en s'instruisant pour lavenir, et comment la bonté met d'avance à profit les leçons de la sagesse, afin que, quand les lumières acquises nous resteraient inutiles, on n'ait pas pour cela perdu le temps employé à les acquérir. Oui doit vivre parmi des gens en place ne saurait prendre trop de préservatifs contre leurs maximes empoisonnées, et il n'y a que l'exercice continuel de la bienfaisance qui garantisse les meilleurs cœurs de la contagion des ambitieux. Essayez, croyezmoi, de ce nouveau genre d'études; il est plus digne de vous que ceux que vous avez embrassés; et comme Tesprit s'étrécit à mesure que Tàme se corrompt, vous sentirez bientôt, au contraire, combien l'exercice des sublimes vertus élève et nourrit le génie, combien un tendre intérêt aux malheurs d'autrui sert mieux à en trouver la source, et à nous éloigner en tous sens des ,,vices qui les ont produits. {Nouvelle Héloïse, II, xxvii.)

DANGERS DE SUIVRE l'ÉMILE A LA LETTRE.

Les dangers de suivre VÉmile à la lettre n'ont été nulle part mieux signalés que dans une lettre de Rousseau, dont voici le fragment principal. Rousseau n'est pas l'homme d'un programme, mais l'inventeur d'une méthode : et c'était le cas (en enseignement surtout, où l'imitation est mortelle) de rappeler le précepte : « La lettre tue, et l'esprit vivifie. »

« Monsieur, « .... S'il est vrai que vous ayez adopté le plan que

j'ai tâché de tracer dans VÉmile, j'admire votre courage ; car vous avez trop de lumière pour ne pas voir que, dans un pareil système, il faut tout ou rien, et qu'il vaudrait cent fois mieux reprendre le train des éducations ordinaires, et faire un petit talon rouge, que de suivre à demi celle-là pour ne faire qu'un homme manqué. Ce que j'appelle tout n"est pas de suivre servilement mes idées; au contraire, c'est souvent de les corriger, mais de s'attacher aux principes, et d'en suivre exactement les conséquences avec les modifications qu'exige nécessairement toute application particulière. Vous ne pouvez ignorer quelle tâche immense vous vous donnez : vous voilà pendant dix ans au moins nul pour vous-même et livré tout entier avec toutes vos facultés à votre élève; vigilance, patience, fermeté, voilà surtout trois qualités sur lesquelles vous ne sauriez vous relâcher un seul instant sans risquer de tout perdre; oui, de tout perdre, entièrement tout : un moment d'impatience, de négligence ou d'oubli peut vous ôter le fruit de six ans de travaux, sans qu'il vous en reste rien du tout, pas même la possibilité de le recouvrer par le travail de dix autres. Certainement s'il y a quelque chose d'héroïque et de grand parmi les hommes, c'est le succès des entreprises pareilles à la vôtre; car le succès est toujours proportionné à la dépense de talents et de vertus dont on l'a acheté.

Mais aussi quel don vous aurez fait à vos semblables, et quel prix pour vous-même de vos grands et pénibles travaux! Vous vous serez fait un ami, car c'est là le terme nécessaire du respect, de l'estime et de la reconnaissance dont vous l'aurez pénétré. Voyez, monsieur... dix ans de travaux immenses, et toutes les plus douces jouissances de la vie pour le reste de vos jours et au delà : voilà les avances que vous avez faites, et voilà le prix qui doit les payer.

Si vous avez besoin d'encouragement dans cette en treprise, vous me trouverez toujours prêt; si vous avez besoin de conseils, ils sont désormais au-dessus de mes forces. Je ne puis vous promettre que de la bonne

volonté; mais vous la trouverez toujours pleine et sin- 'ère : soit dit une fois pour toutes, et, lorsque vous me <roirez bon à quelque chose, ne craignez pas de m'imporluner. — .le vous salue de tout mon cœur. » {Correspondance, 'J8 lévrier 1770.)

NOTICE

Dans un siècle de libertinage et d'athéisme. Rousseau, seul de tous les écrivains, fut un prédicateur de morale et même de religion. Le rêveur et Tutopiste se complè-

. tent chez lui par un homme sincèrement épris du bien, et qui, s'il ne le pratique pas toujours lui-même, le recherche du moins pour les autres, et le leur prêche : Video meliora p^oboque. Cette prédication, si hardie et si neuve en son temps, sera Fhonneur éternel de Rousseau; et c'est par là surtout qu'il a bien mérité de cette humanité qu'il a réellement aimée, et dont il a senti

l le cœur tout près du sien.

Ce n'est pas à dire qu'il ait beaucoup inventé sur ces questions du bien, de l'âme, de Dieu. Il ne Ta pu ni ne l'a voulu. Il ne bâtit point de nouveaux temples; il relève les temples abattus. Moins encore si l'on veut : il restaure l'idée de morale et de divinité toute pure, écartant le cortège des philosophes, des séides, des prêtres, et tous les voiles dont s'enveloppent les formules des écoles, les rites et les cérémonies. Il remet en honneur les vieux principes de la morale éternelle, de celle qui subsiste et subsistera encore à travers les âges et les religions ; il pro-

' clame les droits de l'âme à la foi, comme d'autres proclameront ceux du citoyen à la liberté civile et politique. Là se borne son lot: il est assez beau. Rousseau a été la voix la plus éloquente d'un certain chris-

:,li LECTURES CHOISIES DE J.-J. ROUSSEAU.

tianisme laïque qui ne s'éloigne du dogme que pour se rapprocher de l'Évangile, et dont la principale loi est une loi d'amour. Dans les querelles furieuses entre les athées et l'Église, où risquait de sombrer la religion catholique et, ce qui est plus grave, l'idée même du christianisme, il s'est préoccupé d'élever au-dessus de toutes les contestations des hommes, et de loger en lieu sûr au plus profond de notre cœur, ces idées ■ de conscience, de justice éternelle, de devoir, de Dieu, d'immortalité, qui, à défaut du reste, servent encore à la consolation des affligés et à l'espérance des déses- ; pérés. Nul doute que ces accents ne soient entendus tant qu'il y aura des hommes, et qui souffriront. Ils trouveront en Rousseau, au cours de ces pages, le charme d'un Platon, la force d'un Sénèque, ou déjà les cris éloquents de VEspoir en Dieu, et la sublimité sereine des Méditations. Chacun retrouvera là son bien et l'y prendra, en reconnaissant dans le spiritualisme de Rousseau, non pas celui des écoles, mais, comme l'a dit Bersot, « celui de l'humanité ».

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