AMOUR-PROPRE ET POLTRONNERIE
L'autre anecdote, racontée dans VÉmile, nous montre chez lui i'amour-propre plus fort que la peur.
J'étais à la campagne en pension chez un ministre appelé M. Lambercier. J'avais pour camarade un cou-, sin plus riche que moi, et qu'on traitait en héritier, tandis qu'éloigné de mon père je n'étais qu"un pauvre orphelin.
Mon grand cousin Bernard était singulièrement poltron, surtout la nuit. Je me moquai tant de sa frayeur, que M. Lambercier, ennuyé de mes vanteries, voulut: mettre mon courage à Fépreuve. Un soir d'automne qu'il faisait très obscur, il me donna la clef du temple, ef me dit d'aller chercher dans la chaire la Bible qu'on y avait laissée. Il ajouta, pour me piquer d'honneur, quelques mots qui me mirent dans l'impuissance de reculer.
Je partis sans lumière; si j'en avais eu, c'aurait peutêtre été pis encore. Il fallait passer par le cimetière : je le traversai gaillardement; car, tant que je me sentais en plein air, je n'eus jamais de frayeurs nocturnes.
En ouvi'ant la porte, j'entendis à la voûte un certain retentissement que je crus ressembler à des voix, et qm commença d'ébranler ma fermeté romaine. La porte ouverte,, je voulais entrer; mais à peine eus-je fait quelques pas, que je m'arrêtai. En apercevant l'obscurité profonde <{ui régnait dans ce vaste lieu, je fus saisi d'une terreur qui me fît dresse:* les cheveux • je rétro-
grailc, je sors, je nie mets à fuir tout treml>laiit. Je trouvai dans la cour un petit chien nommé Sultan, dont les caresses me rassurèrent. Honteux de ma frayeur, je revins sur mes pas, tâchant pourtant d'emmener avec moi Sulta7i, qui ne voulut pas me suivre. Je franchis brusquement la porte, j'entre dans l'église. A peine y fus-je rentré, que la frayeur me reprit, mais si fortement, que je perdis la tète; et, quoique la chaire fût à droite, et que je le susse très bien, ayant tourné sans m'en apercevoir, je la cherchai longtemps à gauche, je m'embarrassais dans les bancs, je ne savais plus où j'étais, et, ne pouvant trouver ni la chaire ni la porte, je tombai dans un bouleversement inexprimable. Enfin, 'j'aperçois la porte, je viens à bout de sortir du temple, et je m'en éloigne comme la première fois, bien résolu de n'y jamais rentrer seul qu'en plein jour.
Je reviens jusquà la maison. Prêt à entrer, je distingue la voix de M. Lambercier à de grands éclats de rire. Je les prends pour moi d'avance, et confus de m'y voir exposé, j'hésite à ouvrir la porte. Dans cet intervalle, j'entends W^^ Lambercier s'inquiéter de moi, dire à la servante de prendre la lanterne, et M. Lambercier se disposer à me venir chercher, escorté de mon intrépide cousin, auquel ensuite on n'aurait pas manqué de faire tout l'honneur de l'expédition. A l'instant toutes mes frayeurs cessent, et ne me laissent que celle d'être surpris dans ma fuite : je cours, je vole au temple; sans m'égarer, sans tâtonner, j'arrive à la chaire; j'y monte, je prends la Bible, je m'élance en bas; dans trois sauts, je suis hors du temple, dont j'oubliai même de fermer la porte; j'entre dans la chambre, hors dhaleine. je jette la Bible sur la table, effaré, mais palpitant d'aise d'avoir prévenu le secours qui m'était destiné. {Emile, II.)