JEAN-JACOUES DEVIENT « LE REÇUT DE TOUS LES METIERS
Ail bout de deux nns, Rousseau fut retiré de Bosscy. Les années suivarUi-s fui-ent lamenlablos. Enfant sans mèi"c.
IG LECTURES CIlOISlivS DE J. J liOUSSEAU.
abandonné de son jx' re, à la charge de son oncle, il devient bientôt, comme il le dit liislement, « le rebut de tous les métiers ». Avec une dcmi-instruclion libcrnle, le voilà apprenti sans vocation, déjà déclassé. Né tendre et sensible, il tremble sous un maître grossier et brutal. L'esclavage l'avilit. Son âme déchoit, et ce triste récit montre avec quelle jn-omptitude les mauvais traitements et la peur sont capables de transformer en vaurien un enfant honnête. Telle est la leçon morale qui ressort de ce poignant 7neà culpd.
.... Ainsi S8 perdait en niaiseries le [)]us précieux temps de mon enfance avant qu'on eût décidé de ma destination. Après de longues délibérations pour suivre mes dispositions naturelles, on prit enfin le parti pour lequel j'en avais le moins, et Ton me mit chez M. Masseron, greffier de la ville, pour apprendre sous lui, comme disait M. Bernard, Futile métier de grapignan'. Ce surnom me déplaisait souverainement; l'espoir de gagner force écus par une voie ignoble flattait peu mon humeur hautaine ; l'occupation me paraissait ennuyeuse, insupportable; l'assiduité, l'assujettissement, achevèrent de m'en rebuter, et je n'entrais jamais au greffe qu'avec une horreur qui croissait de jour en jour. M. Masseron, de son côté, peu content de moi, me traitait avec mépris, me reprochant sans cesse mon engourdissement, ma bêtise, me répétant tous les jours que mon oncle l'avait assuré que jo savais, que je savais, tandis que dans le vrai je ne savais rien ; qu'il lui avait promis un joli garçon, et qu'il ne lui avait donné qu'un âne. Enfin je fus renvoyé du greffe ignominieusement pour mon ineptie, et il fut prononcé par les clercs de M. Masseron que je n'étais bon qu'à mener la lime.
Ma vocation ainsi déterminée, je fus mis en apprentissage, non toutefois chez un horloger, mais chez un graveur-. Les dédains du greffier m'avaient extrêmement humilié, et j'obéis sans murmure. Mon maître, M. Ducommun, était un jeune homme rustre et violent, qui vint à bout, en très peu de temps, de ternir tout
1. Gropignan, der/mp/Z/ccconi- 1 2. Graveur pour montres. Lelat mis d'iuiissicr, saule-ruisseau. | d'iiorloger élail plus relevé.
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rôflntde mon enfance, «labrutir mon caractère aimant ci vil", et de me réduire, par les[)rit ainsi que par la fnilune, cà mon véritable état dapprenti. Mon latin, mes antifjuités, mon histoire, tout l'ut i)Our longtemps (tuhlié: je ne me souvenais pas même quil y eût eu des Il<jmains au monde. Mon père, quand je l'allais voir, ne trouvait plus en moi son idole; et je sentais si bien moi-même que M. et M"'' Lambercier n'auraient plus reconnu en moi leur élève, que j'eus honte de me présenter à eux. et ne les ai plus revus depuis lors. Les goûts les plus vils, la plus basse polissonnerie, succédèrent à mes aimables anmsements, sans m'en laisser même la moindre idée. Il faut que, malgré l'éducation la plus honnête, j'eusse un grand penchant à dégénérer; car cela se fit très rapidement, sans la moindre peine; et jamais César si précoce ne devint si promptement Laridon*.
Le métier ne me dé[)laisait pas en lui-même : j'avais un goût vif pour le dessin, le jeu du burin m'amusait assez; et, comme le talent du graveur pour l'horlogerie est très borné, j'avais l'espoir d'en atteindre la perfection. J'y serais parvenu peut-être si la brutalité de mon maître et la gêne excessive ne m'avaient rebuté du travail. Je lui dérobais mon temps pour l'employer en occupations du même genre, mais qui avaient pour moi l'attrait de la liberté. Je gravais des espèces de médailles pour nous servir, à moi et à mes camarades, d'ordre de chevalerie. Mon maître me surprit à ce travail de contrebande, et me roua de coups, disant que je m'exerçais à faire de la fausse monnaie, parce que nos médailles avaient les armes de la république. Je puis bien jurer que je n'avais nulle idée de la fausse monnaie, et très peu de la véritable : je savais mieux comment se faisaient les as romains que nos pièces de trois sous.
1. Lnridon, de laridum. lard. — Allusion à La Fontaine. VIII. 2i:
L'iridon et César, frères dont l'origine I Venait de cliiens fameux, beaux, bien faits
T.-J. LECT. CnOTSIRS
et hardis, ' A deux maîtres divers échus au temps jadis, i Hantaient l'un les forets, et" l'autre la cuisine... Faute de cultiver la Hiturd et ses dons, | Oh I combien de Césars deviendront Laridons I
La tyrannie clc mon maître finit par me ren'lre insupportable le travail que j'aurais aimé, et par me donner des vices que j'aurais haïs, tels que le mensonge, la fainéantise, le vol*. Rien ne m"a mieux appris la différence qu'il y a de la dépendance filiale à l'esclavage servile, cjue le souvenir des changements que produisit en moi cette époque. Naturellement timide et honteux, je n'eus jamais plus d'éloignement pour aucun défaut que pour l'effronterie. IMais j'avais joui d'une liberté honnête, qui seulement s'était restreinte jusque-là par degrés, et s'évanouit enfin tout à fait. J'étais hardi chez mon père, libre chez M. Lambercier, discret chez mon oncle : je devins craintif chez mon maître, et je fus dès lors un enfant perdu. Accoutumé à une égalité parfaite avec mes supérieurs dans la manière de vivre, à ne pas connaître un plaisir qui ne fût à ma portée, à ne pas voir un mets dont je n'eusse ma part, à n'avoir pas un désir que je ne témoignasse, à mettre enfin tous les mouvements de mon cœur sur mes lèvres, c|u'on juge de ce que je dus devenir dans une maison où je n'osais pas ouvrir la bouche, où il fallait sortir de table au tiers du repas, et de la chambre aussitôt que je n'y avais rien à faire; où, sans cesse enchaîné à mon travail, je ne voyais qu'objets de jouissances pour d'autres et de privations pour moi seul; où l'image de la liberté du maître et des compagnons augmentait le poids de mon assujettissement ; où, dans les disputes sur ce que je savais le mieux, je n'osais ouvrir la bouche; où tout enfin ce que je voyais devenait pour mon cœur un objet de convoitise, uniquement parce que j'étais privé de tout. Adieu l'aisance, la gaieté, les mots heureux qui jadis souvent dans mes fautes m'avaient fait échapper au châtiment. Je ne puis me rappeler sans rire qu'un soir, chez mon père, étant condamné pour quelcjue espièglerie à m'aller coucher sans souper, et passant par la cuisine avec mon triste morceau de pain, je vis et flairai le rôti tournant à la
1. Cet oveu dut coûter à Rous- I cl il rend plus profond l'enseiscou. Mais il cUiit ici nécessaire, | giieinciil que se propose l'aulcur
broche. On était autour du feu: il fallut en passant saluer tout le monde Quand la ronde fut faite, lorgnant du coin de l'œil ce rôti qui avait si bonne mine et qui sentait si bon. je ne pus m'abstenir de lui dire d'un tonpiteux: Adieu, rôti. Cette saillie de naïveté parut si plaisante, qu"on me fit rester à souper. Peut être eût-elle eu le même bonheur chez mon maître, mais il est sûr qu'elle ne m'y serait pas venue, et que je n'aurais osé m'y livrer. (Confessions, I, 1.)
SUn L.V PENTE DU VICE. SOUVENIR DE M\R'.rrE.
[Suite du morceau précédent.)
J'appris alors qu'il n'était pas si terrible da voler | que je l'avais cru: et je tirai bientôt si bon parti de ma l ^ science, que rien de ce que je convoitais n'était à ma portée en sûreté.
Un souvenir qui me fait frémir encore et rire tout <à la fois, est celui d'une chasse aux pommes cjui me coûta cher. Ces pommes étaient au fond d'une dépense c[ui, par une jalousie élevée, recevait du jour de la cuisine Un jour que j'étais seul dans la maison, je montai sur la maie' pour regarder dans le jardin des Hespérides ce précieux fruit dont je ne pouvais approcher. J'allai chercher la broche pour voir si elle y pourrait atteindre ; elle était trop courte. Je l'allongeai par une autre petite broche qui servait pour le menu gibier: camion maître aimait la chasse. Je piquai plusieurs fois sans succès; enfin je sentis avec transport que j'amenais une pomme. Je tirai très doucement : déjà la pomme touchait la jalousie : j'étais prêt à la saisir. Qui dira ma douleur? La pomme était trop grosse, elle ne put passer par le trou. Que d'inventions ne mis-je point en usage pour la tirer! Il fallut trouver des supports pour tenir la broche en état, un couteau assez long pour fendre la pomme, une latte pour la soutenir. A force d'adresse et de temps je parvins à la partager, espérant tirer ensuite les pièces
1 Huche au pain (met ou \\\' siècle: — de iàT-:-..?).
Fiine après l'autre; mais à peine furent-elles séparées, qu'elles tombèrent toutes deux clans la dépense. Lecteur l)itoyable, partagez mon aflliclion.
Je ne perdis point coui'age ; luais j'avais perdu beaucoup de temps. Je craignais d'être surpris; je renvoie au lendemain une tentative plus heureuse, et je me remets à l'ouvrage tout aussi tranquillement que si je n'avais rien fait, sans songer aux deux témoins indiscrets qui déposaient contre moi dans la dépense.
Le lendemain, retrouvant l'occasion belle, je tente un nouvel essai. Je monte sur mes tréteaux, j'allonge la broche, je l'ajuste; j'étais prêta piquer.... Malheureusement le dragon ne dormait pas : tout à coup la porte delà dépense s'ouvre; mon maître en sort, croise les bras, me regarde et me dit : Courage!... La plume me tombe des mains. {C 071 fessions, I, 1.)