DIEU REVELE DANS SES ŒUARES
A quels yeux non i)révenus Tordre sensilîle de l'univers n"annonce-t-il pas une suprême intelligence; et que de sophismes ne faut-il point entasser pour méconnaître riiarmonie des êtres, et ladmirable concours de chaque pièce pour la conservation des autres? Qu'on me parle tant qu'on voudra de combinaisons et de chances; que vous sert de me réduire au silence, si vous ne pouvez m'amener à la persuasion? et comment m'ôterez-vous le sentiment involontaire cfui vous dément toujours malgré moi? Si les corps organisés se sont combinés fortuitement de mille manières avant do prendre des formes constantes , s'il s'est formé d'abord des estomacs sans bouches, des pieds sans tètes, des mains sans bras, des organes imparfaits de toute espèce qui sont péris faute de pouvoir se conserver, pourciuoi nul de ces informes essais ne frappet-il plus nos regards? pourquoi la nature s'est-elle enfin prescrit des lois auxquelles elle n'était pas d'abord assujettie? Je ne dois point être surpris qu'une chose arrive lorsqu'elle est possible, et que la difficulté de l'événement est compensée parla quantité des jets ; j'en conviens. Cependant, si l'on venait me dire que des caractères d'imprimerie projetés au hasard ont donné l'Enéide tout arrangée, je ne daignerais pas faire un pas pour aller vérifier le mensonge. Vous oubliez, me dira-t-on, la quantité des jets. Mais de ces jets-là combien faut-il que j'en suppose pour rendre la combinaison vraisemblable? Pour moi, qui n'en vois qu'un seul, j'ai l'infini à parier contre un que son produit n'est point l'effet du hasaid. Ajoutez que des combinaisons et des chances ne donneront jamais que des produits de même nature, que les éléments combinés, que l'organisation et la vie ne résulteront point d'un jet d'atomes,
et qu'un chimiste combinant des mixtes ne les fera point sentir et penser dans son creuset.
Que la matière soit éternelle ou créée, qu'il y ait un principe passif ou qu'il n'y en ait point, toujours est-il certain que le tout est un, et annonce une intelligence unique; car je ne vois rien qui ne soit ordonné dans le riiéme système, et qui ne concoure à la même fin, savoir la conservation du tout dans Tordre établi. Cet être qui veut et qui peut, cet être actif par lui-même, cet être enfin, quel qu'il soit, qui meut l'univers et ordonne toutes choses, je l'appelle Dieu. Je joins à ce nom les idées d'intelligence, de puissance, de volonté, que j'ai rassemblées, et celle de bonté qui en est une suite nécessaire : mais je n'en connais pas mieux l'être auquel je l'ai donné ; il se dérobe également à mes sens et à mon entendement; plus j'y pense, plus je me confonds : je sais très certainement qu'il existe, et qu'il existe par lui-même : je sais que mon existence est subordonnée à la sienne, et que toutes les choses qui me sont connues sont absolument dans le même cas. J'aperçois Dieu partout dans ses œuvres; je le sens en moi, je le vois tout autour de moi. {Emile, IV, Profession de foi du Vicaire savoyard.)