‹ Pages choisiesChapitre 188 sur 202 · LA PRIERE · texte numérisé non relu

LA PRIERE

Je VOUS ai vu sur la prière des maximes que je ne saurais goûter. Selon vous, cet acte d'humilité ne nous serait d'aucun fruit; et Dieu, nous ayant donné dans la conscience tout ce qui peut nous porter au bien, nous abandonne ensuite à nous-mêmes, et laisse agir notre liberté. Ce n'est pas là, vous le savez, la doctrine de saint Paul, ni celle qu'on professe dans notre Église. Nous sommes libres, il est vrai; mais nous sommes ignorants, faibles, portés au mal. Et d'où nous viendraient la lumière et la force, si ce n'est de celui qui <iïi est la source? et pourquoi les obtiendrions-nous, si nous ne daignons pas les demander? Prenez garde, mon ami, qu'aux idées sublimes que vous vous faites

du grand Être rorgueil humain ne mole des idées basses qui se rapportent à Thomme; comme si les moyens qui soulagent notre faiblesse convenaient à la puissance divine, et quelle eût besoin d'art comme nous pour généraliser les choses afin de les traiter plus facilement! Il semble, à vous entendre, que ce soit un embarras pour elle de veiller sur chaque individu; vous craignez qu'une attention partagée et continuelle ne la fatigue, et vous trouvez bien plus beau Cju'elle fasse tout par des lois générales, sans doute parce qu'elles lui coûtent moins de soin. 0 grands philosophes ! que Dieu vous est obligé de lui fournir ainsi des méthodes commodes et de lui abréger le travail !

A quoi bon lui rien demander? dites-vous encore : ne connaît-il pas tous nos besoins? n'est-il pas notre l)ère pour y pourvoir? savons-nous mieux cjue lui ce ({u'il nous faut? et voulons-nous notre bonheur plus véritablement qu'il ne le veut lui-même? Cher Saint- Preux, que de vains sophismes! Le plus grand de nos besoins, le seul auquel nous pouvons pourvoir, est celui de sentir nos besoins; et le premier pas pour sortir de notre misère est de la connaître. Soyons humbles pour être sages: voyons notre faiblesse, et nous serons forts. Ainsi s'accorde la justice avec la clémence ; ainsi régnent à la fois la grâce et la liberté. Esclaves par notre faiblesse, nous sommes libres par la prière; car il dépend de nous de demander et d'obtenir la force qu'il ne dépend pas de nous davoir par nousmêmes.

A Dieu ne plaise que je môte cette ressource contre mes faiblesses! Tous les actes de l'entendement qui nous élèvent à Dieu nous portent au-dessus de nousmêmes : en implorant son secours, nous apprenons à le trouver. Ce nest i)as lui qui nous change ; c'est nous qui nous changeons en nous élevant à lui. Tout ce qu'on lui demande comme il faut, on se le donne: et comme vous l'avez dit, on augmente sa force en reconnaissant sa faiblesse. (Noutclle Héloïse, VI, vi.)

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