LA FONTAINE DE HERON
L'équipée de Rousseau tourna mieux qu'on n'aurait pu le craindiT. Il rcnconlra une bienfaitrice en M"" de Warcns, nouvelle convertie, dont le premier soin fut de l'envoyer à Turin, où il fut catéchisé. Une fois hors du séminaire, il vécut de divers métiers, ici gravant de la vaisselle plate,
1. Rousseau abjure peu après la religion prolestanlc, dans laquelle il élait né; il y revint dans son âge mûr.
i*. Ces rej^rcls s'expliquent as-
sez chez Rousseau par les déccp lions de sa vie d'homme de lel très, et par les haines que sa trop j grande célébrité lui avait attirées.
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là portant lo livrée, comme Gil Blas. Enfin, honorablement reçu cL traité moins en serviteur qu'en protégé dans la maison du comte de Gouvon, il voyait s'ouvrir devant lui une honnête carrière, quand une lubie, un <• délire », dit-il, le rejeta sur le grand chemin. Il s'était engoué d'une sorte de vaurien nommé Bâcle, et quitta brusquement ses bienfaiteurs pour courir avec lui les aventures.
Croirait-on qu'à près de dix-neuf ans on puisse fonder sur une fiole vide la subsistance du reste de ses jours? Or écoutez.
L'abbé de Gouvon m'avait fait présent, il y avait quelques semaines, d'une petite fontaine de Héron, fort jolie*, et dont j'étais transporté. A force de faire jouer cette fontaine et de parler de notre voyage, nous pensâmes, le sage Bâcle et moi, que l'une pourrait bien servir à l'autre et le prolonger. Qu'y avait-il dans le monde d'aussi curieux qu'une fontaine de Héron ? Ce principe fut le fondement sur lequel nous bâtîmes l'édifice de notre fortune. Nous devions dans chaque village assembler les paysans autour de notre fontaine; et là le repas et la bonne chère devaient nous tomber avec d'autant plus d'abondance que nous étions persuadés l'un et l'autre c|ue les vivres ne coûtent rien à ceux qui les recueillent, et que quand ils n'en gorgent pas les passants, c'est pure mauvaise volonté de leur part. Nous n'imaginions partout que noces et festins, comptant que, sans débourser que le vent de nos poumons et l'eau de notre fontaine, elle pouvait nous défrayer en Piémont, en Savoie, en France, et par tout le monde.
Tel fut le plan sur lequel je me mis en campagne, aJjandonnant sans regret mon pjrotecteur, mon précepteur, mes études, mes espérances, et l'attente d'une fortune prescjue assurée, pour commencer la vie d'un vrai vagabond. Adieu la capitale ; adieu la cour, l'ambition, la vanité et toutes les grandes aventures dont l'espoir niavait amené Tannée précédente Jeparsavec
I Appareil fie physique bien j de son invenk urllcion d'Atcxancowim aii.iîiel on a donné le nom I dric
2i LECTURES CHOISIES DE J.-J. ROUSSEAU.
ma fontaine et mon ami Bâcle, la bourse légèrement garnie, mais le cœur saturé de joie, et ne songeant qu'à jouir de cette ambulante félicité à laquelle j'avais tout à coup borné mes brillants projets.
Je fis cet extravagant voyage presque aussi agréablement toutefois c|ue je m'y étais attendu, mais non pas tout à fait de la même manière ; car, bien que notre fontaine amusât C|uelques moments dans les cabarets et les hôtesses et leurs servantes, il n'en fallait pas moins payer en sortant. Mais cela ne nous troublait guère, et nous ne songions à tirer parti tout de bon de cette ressource que quand l'argent viendrait à nous manquer. Un accident nous en évita la peine : la fontaine se cassa près de Bramant, et il en était temps, car nous sentions, sans oser nous le dire, qu'elle commençait à nous ennuyer. Ce malheur nous rendit plus gais qu'auparavant, et nous rîmes beaucoup de notre étourderie, d'avoir oublié que nos habits et nos souliers s'useraient, ou d'avoir cru les renouveler avec le jeu de notre fontaine. Nous continuâmes notre voyage aussi allègrement cjue nous l'avions commencé, mais filant un peu plus droit vers le terme où notre bourse tarissante nous faisait une nécessité d'arriver.
A Chambéri, je devins pensif, non sur la sottise c|ue je venais de faire (jamais homme ne prit sitôt ni si bien son parti sur le passé), mais sur l'accueil qui m'attendait chez M"" de Warens ; car j'envisageais exactement sa maison comme ma maison paternelle. Je lui avais écrit mon entrée chez le comte de Gouvon ; elle savait sur quel pied j'y étais ; et, en m'en félicitant, elle m'avait donné des leçons très sages sur la manière dont je devais correspondre aux bontés qu'on avait pour moi. Elle regardait ma fortune comme assurée si je ne la détruisais pas par ma faute. Ou'allait-clle dire en me voyant arriver? Il ne me vint pas même à l'esprit qu'elle pût me fermer sa porte : mais je craignais le chagrin que j'allais lui donner; je craignais ses reproches, plus durs pour moi que la misère. Je résolus de tout endurer en silence et de tout faire pour
l'apaiser. Je ne voyais plus dans l'nnivors qu'elle seule : vivre dans sa disgrâce élail une chose qui ne se pouvait pas.
Ce qui m'inquiétait le plus était mon compagnon de voyage,' dont je ne voulais pas lui donner le surcroît, et dont je craignais de ne pouvoir me débarrasser aisément. Je préparai cette séparation en vivant assez froidement avec lui la dernière journée. Le drôle me comprit; il était plus fou que sot. Je crus c|u'il s'affecterait de mon inconstance; j'eus tort, mon ami Bâcle ne s'affectait de rien. A peine en entrant à Annecy avions-nous mis le pied dans la ville qu'il me dit : Te voilà chez toi, m'embrassa, me dit adieu, fit une pirouette, et disparut. Je n'ai jamais plus entendu parler de lui. Notre connaissance et notre amitié durèrent en tout environ six semaines, mais les suites en dureront autant que moi*. {Confessions, I, m.)