LES BONNES JOURNEES D UN ENFANT DE CHŒUR
Le talent de la musique fut un dos premiers que M™"' de AVarens cultiva chez Rousseau. Elle lui donna plusieurs maîtres, lui fit apprendre à chanter, à exécuter, un peu à composer. On verra dans la suite que ces soins ne furent pas perdus. La page suivante retrace la vie de Rousseau pendant le temps (ju"il fut aux mains d'un M. Le Maître (de son vrai nom Nicoloz), homme modeste et musicien de talent.
On jugera bien que la vie de la maîtrise, toujours chantante et gaie, avec les musiciens et les enfants de chœur, me plaisait plus que celle du séminaire avec les pères de Saint-Lazare-. Cependant cette vie, pour être plus libre, n'en était pas moins égale et réglée. J'étais fait pour aimer lindiépendance et pour n'en abuser jamais. Durant six mois entiers je ne sortis pas une
I. Rousseau entend par là les suites de l'éd^Jcation et des soins qu'il trouva dès lors à Annec)-.
C'est ainsi que tout tourna à son bien, même ses pires sottises.
2. Rousseau avait d'abord été placé par M"' de Warens au séminaire d'Annecy; mais il y profilait si peu qu'on dut le renvover.
2j lectures choisies de J.-J. ROUSSEAU.
seule fois que pour aller chez i^I"" de Wareiis ou à Téglise, et je n'en fus pas même tenté. Cet intervalle est un de ceux où j'ai vécu dans le plus grand calme, et que je me suis rappelés avec le plus de plaisir. Dans les situations diverses où je me suis trouvé, quelquesuns ont été marqués par un tel sentimer.t de bien-être, qu'en les remémorant j'en suis affecté comme si j'y étais encore. Non seulement je me rappelle les temps, les lieux, les personnes, mais tous les objets environnants, la température de l'air, son odeur, sa couleur, une certaine impression locale qui ne s'est fait sentir que là, et dont le souvenir m'y transporte de nouveau. Par exemple, tout ce qu'on répétait à la maîtrise, tout . ce qu'on chantait au chœur, tout ce qu'on y faisait, le bel et noble habit des chanoines, les chasubles des prêtres, les mitres des chantres, la figure des musiciens, un vieux charpentier boiteux qui jouait de la contrebasse, un petit abbé blondin qui jouait du violon, le lambeau de soutane qu'après avoir posé son épée M. le Maître endossait par-dessus son habit laïque, et le beau surplis fin dont il en couvrait les loques pour aller au chœur; l'orgueil avec lequel j'allais, tenant ma petite flûte à bec, m'établir dans l'orchestre à la tribune pour un petit bout de récit que M. le IMaître avait fait exprès pour moi, le bon dîner qui nous attendait ensuite, le bon appétit qu'on y portait; ce concours d'objets vivement retracé m'a cent ibis charmé dans ma mémoire, autant et plus que dans la réalité. J'ai gardé toujours une affection pour un certain air du Conditor aime siderum qui marche par ïambes, parce qu'un dimanche de l'avent j'entendis de mon lit chanter cette hymme avant le jour sur le perron de la cathédrale, selon un rite de cette église-là. M"'' Merceret, femme de chambre de M™" de Warens, savait un peu de musique : je n'oublierai jamais un petit motet Afferlc, que M. le Maître me fit chanter avec elle, et que sa maîtresse écoutait avec tant de })laisir. Enfin tout, jusqu'à la bonne servante Perrine, qui était si bonne fille et que les enfants de chœur faisaient tant
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ciiJévci'', tout, dans les souvenirs de ces temps de bonheur et d'innocence, revient souvent me ravir et m'atlrister. {Cop fessions, I, iii.j