J ROUSSEAU A L ERMITAGE. SES TRAVAUX
Fatigué de la ville, pour laquelle il n'était pas fait, Rousseau soupirait après la cami»agne, s'écriant ccmine le i)Oète: 0 rus! ijuando eno te aspiriam! — Une occasion s'offrit. M"'" d'I-lpiiiay, quMl avait connue dans la société de M"* Dupin, mit à sa disposition une petite maison de campagne, à quatre lieues de Paris. C'est là que le génie de Rousseau conçut tous ses chefs-d'oîuvre et les enfanta presque tous : les quelques années de l'Ermitage et de Montmorency sont d'une prodigieuse fécondité : la Nouvelle Héloïse, VÉmile, le Contrat social, le Dictionnaire de musique, la Lettre à cVAlernhert, les Extraits de Vabbé de Saint-Pierre, etc. datent de ces années, 1756 à 1762.
Ce fut le 9 avril 1756 que je quittai la ville pour n'y plus habiter ; car je ne compte pas pour habitation quelques courts séjours que jai faits depuis, tant à Paris qu'à Londres et dans d'autres villes, mais toujours de passage, ou toujours malgré moi. M"""^^ d'Épinay vint nous prendre dans son carrosse; son fermier vint chercher mon petit bagage, et je fus installé dès le même jour*. Je trouvai ma petite retraite arrangée et meublée simplement, mais proprement et même avec goijt. La main qui avait donné ses soins à cet ameublement le rendait à mes yeux d'un prix inestimable, et je trouvais délicieux d'être Ihôte de mon amie, dans une maison de mon choix, qu'elle avait bâtie exprès pour moi.
Quoiqu'il fît froid et qu'il y eût même encore de la neige, la terre commençait à végéter; on voyait des violettes et des primevères ; les bourgeons des arbres commençaient à poindre, et la nuit même de mon arrivée fut marquée par le premier chant du rossignol, qui se fit entendre presque à ma fenêtre, dans un bois qui touchait la maison. Après un léger sommeil, oubliant à mon réveil ma transplantation, je me croyais encore dans la rue de Grenelle-, quand tout à coup ce
1. Voyez les détails de ce déménagement dans les Mémoires de M"" d'Epinay.
2. Rue de Grenelle-Sainl-Honoré. aujourd'hui rue Jean-Jacques-Rousseau. Rousseau avait
ramage me fit tressaillir, et je m'écriai dans mon transport : Enfin tous mes vœux sont accomplis ! Mon premier soin fut de me livrer à l'impression des objets champêtres dont j'étais entouré. Au lieu de commencer à m'arranger dans mon logement, je commençai à m'arrangcr pour mes promenades, et il n'y eut pas un sentier, pas un taillis, pas un bosquet, pas un réduit autour de ma demeure, que je n'eusse parcouru dès le lendemain. Plus j'examinais cette charmante retraite, plus je la sentais faite pour moi. Ce lieu solitaire plutôt que sauvage me transportait en idée au bout du monde. Il avait de ces beautés touchantes qu'on ne trouve guère auprès des villes; et jamais, en s'y trouvant transporté tout d'un coup, on n'eût pu se croire à quatre lieues de Paris.
Après quelques jours livrés à mon délire champêtre, je songeai à ranger mes paperasses et à régler mes occupations. Je destinai, comme j'avais toujours fait, mes matinées à la copie S et mes après-dînées à la promenade, muni de mon petit livret blanc et de mon crayon: car n'ayant jamais pu écrire et penser à mon aise que sub dio-, je n'étais pas tenté de changer de méthode, et je comptais bien que la forêt de Montmorency, qui était presque à ma porte, serait désormais mon cabinet de travail J'avais plusieurs écrits commencés ; j'en fis la revue. Jetais assez magnifique en projets; mais, dans les tracas de la ville, l'exécution jusqu'alors avait marché lentement. J'y comptais mettre un peu plus de diligence quand j'aurais moins de distraction. Je crois avoir assez bien rempli cette attente ; et, pour un homme souvent malade, souvent à la Chevrette, à É[)inay, à Eaubonne, au château de Montmorency^, souvent obsédé chez lui de curieux
d'abord demeuré dans la rue des Cordiers (aujourd'hui démolie), et plus lard il logea rue Plàtrière.
1. Il faisait alors métier de copierde la musique à tant la page.