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C'est VEmile, paru en

A la suite de cet ouvrage, il fut décrété de prise de corps, excommunié, pourcliassé, et ne sut un moment où reposer sa tête. Son livre fut condamné au feu.

qu'avec mes pieds. J'avais cependant eu la précaution de me pourvoir aussi dun travail de cabinet pour les jours de pluie. Cétait mon Dictionnaire de musique, dont les matériaux épars, mutilés, informes, rendaient l'ouvrage nécessaire à reprendre presque à neuf. J'apportais quelques livres dont j'avais besoin pour cela; j'avais passé deux mois à faire l'extrait de beaucoup d'autres, qu'on me prétait à la Bibliothèque du roi, et dont on me permit même d'emporter quelques-uns à l'Ermitage. Voilà mes provisions pour compiler au logis, quand le temps ne me permettait pas de sortir, et que je m'ennuyais de ma copie. Cet arrangement me convenait si bien que j'en tirai parti, tant à FErmitage qu'à Montmorency, et même ensuite à Motiers, où j'achevai ce travail tout en en faisant d'autres, et trouvant toujours qu'un changement d'ouvrage est un véritable délassement. [Confessions, II, ix.)

ROUSSEAU s EXALTE DANS LA SOLITUDE.

A cette date aussi s'opère ce que Rousseau appelle sa « transformation ». C'est à l'Ermitage, seul avec ses pensées, en face de la nature, qu'il devint le passionné, l'éloquent, le sublime Rousseau, l'admiration du monde; mais aussi l'exalté, le misanthrope, Tintraitable Rousseau qui 'consterna ses amis, et qui déconcerte encore le jugement de la postérité. Que de réflexions suggère cette page, où l'oigueil touche presque à la folie!

Jusque-là j'avais été bon : dès lors je devins vertueux, ou du moins enivré de la vertu. Cette ivresse avait commencé dans ma tète, mais elle avait passé dans mon cœur. Le plus noble orgueil y germa sur les débris de la vanité déracinée. Je ne jqiiai rien : je devins en effet tel que je parus ; et, pendant quatre ans au moins que dura cette effervescence dans toute sa force, rien de grand et de beauTïè peut entrer dans un cœur d'homme dont je ne fusse capable entre le ciel et moi. Voilà d'où naquit ma subite éloquence ;

l. Imprimé en 1767 seulement, à cause des circonstances.

voilà d'où se répandit dans mes premiers livres ce feu vraiment céleste qui m'embrasait, et dont pendant quarante ans il ne s'était pas échappé la moindre étincelle, parce qu'il n'était pas encore allumé.

J'étais vraiment transformé ; mes amis, mes connais- , sances ne me reconnaissaient plus. Je n'étais plus cet homme timide, et plutôt honteux que modeste, qui n'osait ni se présenter, ni parler ; qu'un mot badin f*" déconcertait, qu'un regard de femme faisait rougir. Audacieux, fier, intrépide, je portais partout une assu rance d'autant plus ferme, qu'elle était simple et rési- , dait dans mon âme plus que dans mon maintien. Le mépris que mes profondes méditations m'avaient inspiré pour les mœurs, les maximes et les préjugés de mon siècle, me rendait insensible aux railleries de ceux qui les avaient, et j'écrasais leurs petits bons mots avec mes sentences, comme j'écraserais un insecte entre mes doigts. Quel changement! tout Paris répétait les acres et nîoi;dants sarcasmes de ce même homme qui, deux ans auparavant et dix ans après, n'a jamais su trouver la chose qu'il avait à dire, ni le mot qu'il devait employer. Qu'on cherche l'état du monde le plus contraire à mon naturel, on trouvera celui-l<à. Qu'on se rappelle un de ces courts moments de ma vie, où je devenais un autre et cessais d'être moi ; on le trouve encore dans le temps dont je parle : mais au lieu de durer six jours, six semaines, il dura près de six ans, et durerait peut-être encore, sans les circonstances particulières qui le firent cesser, et me rendirent à la nature, au-dessus de laquelle j'avais voulu m'élever. {Confessions, II, ix.)

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