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COMPOSITION DE LA « NOUVELLE HÉLOÏSE

Julie ou la Nouvelle Héloïse est un roman qui se passe au pays d'utopie. Il fut composé durant une sorte de crise de sensibilité qui atteignit Jean-Jacques vers la quarantecinquième année, et qu'il nous dépeint lui-même en ces termes :

L'impossibilité d'atteindre aux êtres réels me jeta

dans le pays des chimères; et ne voyant rien d'existant qui fût digne de mon délire, je le nourris dans un monde idéal, que mon imagination créatrice eut bientôt pcuj)lé d'êtres selon mon cœur. Jamais cette ressource ne vint plus à propos, et ne se trouva si féconde. Dans mes continuelles extases, je m'enivrais à torrents des plus délicieux sentiments qui jamais soient entrés dans un cœur d'homme. Oubliant tout à fait la race humaine, je me fis des sociétés de créatures parfaites, aussi célestes par leurs vertus que par leurs beautés, d'amis sûrs, tendres, fidèles, tels c{ue je n'en trouvai jamais ici-bas. Je pris un tel goût à planer ainsi dans remi)yrée, au milieu des objets charmants dont je m'étais entouré, que j'y passais les heures, les jours sans compter; et perdant le souvenir de toute autre chose, à peine avais-je mangé un morceau à la hâte, que je brûlais de méchapper pour courir retrouver mes bosquets. Quand, prêt à partir pour le monde enchanté, je voyais arriver de malheureux mortels qui \^ venaient me retenir sur la terre, je ne pouvais ni A modérer ni cacher mon dépit : et n'étant plus maître ■ de moi, je leur faisais un accueil si brusque, qu'il pou-' vait porter le nom de brutal. Cela ne fît qu'augmenter ma réputation de misanthropie, par tout ce qui m'en eût acc|uis une bien contraire, si Ion eût mieux lu dans mon cœur.

Je me figurai l'amour, l'amitié, les deux idoles de mon cceur. sous les plus ravissantes images. Je me plus à les orner de tous les charmes du sexe que j'avais toujours adoré. J'imaginai deux amies plutôt que deux amis, parce que si l'exemple est plus rare, il est aussi plus aimable, je les douai de deux caractères analogues, mais différents ; de deux figures non pas parfaites, mais démon goût, qu'animaient la bienveillance ^--^J^ et la sensibilité. Je fis l'une brune et l'autre blonde, l'une vive et l'autre douce, l'une sage et l'autre faible; /'/ ' mais d'une si touchante faiblesse, que la vertu semblait -^ y gagner. Je donnai à l'une des deux un amant dont .^^;^ l'autre fût la tendre amie, et même quelque chose de

plus; mais je n'admis ni rivalité, ni querelles, ni ja-: lousie, parce que tout sentiment pénible me coûte à: imaginer, et que je ne voulais ternir ce riant tableau par rien qui dégradât la nature. Épris de mes deux charmants modèles, je m'identifiais avec l'amant et Tami le plus qu'il m'était possible : mais je le fis aimable et jeune, lui donnant au surplus les vertus et les défauts que je me sentais*.

Pour placer mes personnages dans un séjour qui leur convînt, je passai successivement en revue les plus beaux lieux que j'eusse vus dans mes voyages. Mais je ne trouvai point de bocage assez frais, point de paysage assez touchant à mon gré. Les vallées de la Thessalie m'auraient pu contenter, si je les avais vues; mais mon imagination, fatiguée à inventer, voulait quelque lieu réel qui pût lui servir de point d'appui, et me faire illusion sur la réalité des habitants que j'y voulais mettre. Je songeai longtemps aux îles Borro-^ niées, dont laspect délicieux m'avait transporté ; mais j'y trouvai trop d'ornement etd'artpour mes personnages. Il me fallait cependant un lac, et je finis par choisir celui autour duquel mon cœur n'a jamais cessé d'errer. Je me fixai sur la partie des bords de ce lac à laquelle depuis longtemps mes vœux ont placé ma résidence dans le bonheur imaginaire auquel le sort m'a borné. Le lieu natal de M'"'' de Warens avait encore pour moi un attrait de prédilection. Le contraste des positions, la richesse et la variété des siieg, la magnificence, \ la majesté de l'ensemble qui ravit les sens, émeut le cœur, élève l'âme, achevèrent de me déterminer, et j'établis à Vevai^ mes jeunes pupilles. Voilà tout ce que j'imaginai du premier bond ; le reste n'y fut ajouté que dans la suite.

Je me bornai longtemps à un plan si vague, parce qu'il suffisait pour remplir mon imagination d'objets agréables, et mon cœur de sentiments dont il aime à se nourrir. Ces fictions, à force de revenir, prirent

1. Le personnage 'de Saint- 1 2. Vcvcy, canloii.jle Vaud, sur Preux. ! If hnrd du lac/l^émarî. ^

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enfin plus de consistance, et se fixèrent dans mon cerveau sous une forme déterminée. Ce fut alors cjue la fantaisie me prit d'exprimer sur le papier quelquesunes des situations quelles m'offraient: et rappelant tout ce que j'avais senti dans ma jeunesse, de donner ainsi l'essor en quelque sorte au désir d'aimer, que je n'avais pu satisfaire, et dont je me sentais dévoré. {Confessions, II, ix.)

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