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LES BEAUTES DURABLES DE ROUSSEAU

« Il y a deux hommes en lui : TuLopiste, à la charge duquel sont tous ses défauts, et l'homme qui eut de la sensibilité, dans sa prétention d être le seul à en avoir, et peut-être de la vraie bonté dans sa philanthropie. Cette part de passion naturelle et de bonté vraie lui a inspiré des pages énergiques et tendres, où il est créateur et inimitable. Rousseau vit par ces belles pages. Il vit aussi par toutes les choses où il a eu raison contre ses contemporains. Peu importe que l'esprit de contradiction et l'ardeur de la singularité l'aient averti, avant sa conscience et sa raison, de certains sophismes de son temps : il les a signalés avec éclat, il les a combattus avec éloquence, il les a vaincus; c'est assez. Pour être passées dans les mœurs et dans les lois, les vérités qu'il a défendues ou revendiquées n'ont rien perdu de leur à-propos, ni du feu d'éloquence dont il en a animé l'expression. Et lors même que les faits qui en sont sortis seraient suspendus ou abolis, et que de vérités pratiques elles redeviendraient des vérités spéculatives, elles font désormais partie des conquêtes durables et des croyances de l'esprit humain.

« ïl s'agit moins, d'ailleurs, de vérités nouvelles que de vérités rendues nouvelles, soit par le moment où il les a défendues, soit par la beauté de la défense. Ainsi, lorsque Rousseau revendique la religion naturelle contre le matérialisme de son temps, il n'invente rien, et c'est tant mieux; mais il y a des restaurations qui valent autant que des inventions; et la Profession de foi du Vicaire Savoyard est de celles-là. Parler de Dieu et de l'àme à ce siècle où, dans une foule qui n'y croyait plus guère que par respect humain, des esprits distingués faisaient profession d'athéisme, où Voltaire défendait Dieu comme une bonne institution de police, c'était une inspiration de génie, et un acte d'homme de bien. Rousseau n'a rien écrit de plus solide et de plus élevé que ces belles pages. Il y était soutenu et comme porté parla conscience du genre humain, par tout ce que ses illusions et ses fautes avaient laissé d'intact dans la sienne, par tout ce que son esprit reçut jamais de pures lumières. Il ne commit pas d'ailleurs la question avec les arguments de la même philosophie du xviii" siècle ni avec les railleries qu'elle en faisait à table. Il ne fit pas une œuvre de polémique : il se prosterna, et il adora.

JUGEMENTS SLR J.-J. UOUSSEAU. xvii

« Jamais plus magnifique hommage ne fut rendu par la raison humaine à son divin créateur. Il est vrai qu'un hommage plus magnifique encore resterait infiniment au-dessous du plus simple acte de foi et d'amour d'une âme véritablement chrétienne; mais, puisqu'il y a des esprits qui ne peuvent pas devenir religieux par le cœur, ne faut-il pas remercier Dieu qu'il lui ait plu de se révéler à eux par la force de la logique dans les écrits d'un Descartes, par la force du sentiment dans ceux d'un Jean-Jacques Rousseau? » (D. Nisard, Hi-it. de la Littér. franc. ^ t. IV, 409-471.)

ROUSSEAU EN GENEFL\L.

« Homme étrange, écrivain puissant et prestigieux, il faut faire sans cesse double part en le jugeant. S'il a été son propre bourreau et s'il s'est beaucoup troublé lui-même, il a encore plus troublé le monde. Il n'a pas seulement jeté l'enchantement sur la passion, il a su, comme l'a dit Byron, donner à la fohe l'apparence de la beauté, et recouvrir des actions ou des pensées d'erreur avec le céleste coloris des paroles. Il a le premier conféré à notre langue une force continue, une fermeté de ton, une solidité de trame, qu'elle n'avait point auparavant, et c'est là peut-être sa plus sûre gloire. Quant au fond des idées, tout est douteux chez lui, tout peut paraître à bon droit équivoque et suspect: les idées saines se combinent à tout instant avec les fausses et s'y altèrent. En entourant les demi-vérités d'un faux jour d'évidence, il a plus qu'aucun autre écrivain contribué à mettre les orgueilleux et les faibles sur la route de l'erreur. Un jour, en une heure d'abandon, causant de ses ouvrages avec Hume, et convenant qu'il en était assez content pour le style et l'éloquence, il lui arriva d'ajouter : « Mais je crains toujours de pécher par le fond, et que toutes mes théories ne soient ]jleines d'extravagances ■•. Celui de ses écrits dont il faisait le plus de cas était le Contrat Sorial, le plus sophistique de tous en effet, et qui devait le plus bouleverser l'avenir — Pour nous, quoique la raison nous dise, pour tous ceux qui, a quelque degré, sont de sa postérité poétiquement, il nous sera toujours impossible de ne pas aimer Jean-Jacques, de ne pas lui pardonner beaucoup pour ses tableaux de jeunesse, pour son sentiment passionné de la nature, pour la rêverie dont il a apporté le génie parmi nous, et dont le premier il a créé l'expression dans notre langue. » (Sainte-Beuve. Lundis, IL 81-82.J

« Mille fois plus éloquent que Platon, mille fois plus passionné que Fénelon, aussi poétique que le sophiste grec, aussi religieux que l'archevêque français, né à une époque où le vieux monde féodal mourait, où la France sentait déjà remuer dans ses flancs l'embryon d'une révolution radicale, l'enfant de Genève, J.-J. Rousseau, presque allemand par la Suisse, sa patrie, presque sectaire par le fanatisme de Genève, son berceau, presque factieux par l'esprit de démocratie humiliée respiré dans la boutique de l'artisan son père, presque Français par la vigueur de sa langue et par le classicisme de l'éloquence française; contigu à la Suisse, frontière d'idées comme de territoire; républicain dans une petite république toujours en fermentation; ennemi des grands et des riches parce qu'il était petit et pauvre, J.-J. Rousseau semblait préparé par les circonstances, par le temps, par sa nature, au rôle de tribun des sentiments justes et des idées fausses qui allaient se livrer dans le monde la lutte révolutionnaire à laquelle nous assistons encore depuis soixante ans. >> (Lamartine, J.-J. Rousseau, 14-15.)

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