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J. ROUSSEAU

mon livre sous le bras : là, je me couchais par terre auprès de la plante en question, pour Fexaminer sur pied tout à mon aise. Cette métliode ni'a beaucoup servi ])0ur connaître les végétaux7îans leur état naturel, avant qu'ils aient été cultivés et dénaturés par la main des hommes. On dit que Fagon, premier médecin de Louis XIV, qui nommait et connaissait parfaitement toutes les plantes du Jardin royaf, était d'une telle ignorance dans la campagne, qu'il n'y connaissait plus rien. Je suis précisément le contraire ; je connais quelque chose à l'ouvrage de la nature, mais rien à celui du jardinier.

Pour les après-dînées, je les livrais totalement à mon humeur oiseuse et nonchalante, et à suivre sans règle l'impulsion du moment. Souvent, quand l'air était calme, j'allais immédiatement en sortant de table me jeter seul dans un petit bateau, que le receveur * m'avait appris à mener avec une seule rame ; je m'avançais en pleine eau. Le moment où je dérivais me donnait une joie qui allait jusqu'au tressaillement, et dont il m'est impossible de dire ni de bien comprendre la cause, si ce n'était peut-être une félicitation secrète d'être en cet état hors de JLatteinte des méchants^ J'errais ensuite seul dans ce lac, apj)rochant quelquefois du rivage, mais n'y abordant jamais. Souvent laissant aller mon bateau à la merci de l'air et de l'eau, je me livrais à des rêveries sans objet, qui pour être stupides n'en étaient pas moins douces. Je m'écriais parfois avec attendrissement : 0 nature ! ô ma mère ! me voici sous ta seule garde ; il n'y a point ici d'homme adroit et fourbe qui s'interpose entre toi et moi. Je m'éloignais ainsi jusqu'à demi-lieue de terre; j'aurais voulu que ce lac eût été l'océan. Cependant, pour complaire à mon pauvre chien, qui n'aimait pas autant que moi de semblables stations sur l'eau, je suivais d'ordinaire un but de promenade ; c'était d'aller débarquer à la petite île^, de m'y

1. Le receveur de l'île, qui en formait, avec sa famille et Jean- Jacques, toute la population.

2. C'était un tout petit îlot, voi sin de l'île Saint-Pierre, et désert.

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promener une heure ou deux, ou de m étendre au sommet du tertre sur le gazon, pour m'assouvir du plaisir dadmirer ce lac et ses environs, pour examiner et disséquer toutes les herbes qui se trouvaient à ma portée, et pour me bâtir, comme un autre Robinson. une demeure imaprinaire dans cette petite île. Je m'atïectionnai fortement à cette butte. Quand j'y pouvais mener promener Thérèse avec la receveuse et ses sœurs, comme j'étais fier d'être leur pilote et leur guide! Nous y portâmes en pompe des lapins pour la peupler; autre fête pour Jean-Jacques. Cette pleupade me rendit la petite île encore plus intéressante. J'y allais plus souvent et avec plus de plaisir depuis ce temps-là. pour rechercher des traces du progrès des nouveaux ha]>itants. {Confessions, II.xii.)

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