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BASSESSE DE L ETAT DE COMEDIEN

Comment l'art du théâtre serait-il moral, puisqu'il exige de ceux qui le pratiquent le travestissement de leur personne morale et physique, et l'abdication de leur dignité d'homme?

Qu'est-ce que le talent du comédien? L'art de se contrefaire, de revêtir un autre caractère que le sien, de paraître différent de ce qu'on est, de se passionner de sang-froid, de dire autre chose que ce qu'on pense, aussi naturellement que si l'on le pensait réellement, et d'oublier enfin sa propre place à force de prendre celle d'autrui. Qu'est-ce que la profession du comédien? Un métier par lequel il se donne en représentation pour de l'argent, se soumet à l'ignominie et aux affronts qu'on achète le droit de lui faire, et met publiquement sa personne en vente. J'adjure tout homme sincère de dire s'il ne sent pas au fond de son âme qu'il y a dans ce trafic de soi-même quelque chose de servile et de bas. Vous autres philosophes, qui vous prétendez si fort au-dessus des préjugés, ne mourriezvous pas tous de honte si, lâchement travestis en rois, il vous fallait aller faire aux yeux du public un rôle différent du vôtre, et exposer vos majestés aux^iuées de la populace? Quel est donc, au fond, l'esprit que le comédien reçoit de son état ? un mélange de bassesse,^ de fausseté, de ridicule orgueil, et d'indigne avilissement, qui le rend propre à toutes sortes de personnages, hors le plus noble de tous, celui d'homme, qu'il abandonne.

Je sais que le jeu du comédien n'est pas celui d'un fourbe qui veut en imposer, qu'il ne prétend pas qu'on

le prenne en effet pour la personne qu'il représente, ni quon le croie affecté des passions qu'il imite, et qu'en donnant cette imitation pour ce qu'elle est, il la rend tout à fait innocente. Aussi ne l'accusé-je pas d'être précisément un trompeur, mais de cultiver, pour tout métier, le talent de tromper les hommes, et de s'exercer à des habitudes qui, ne pouvant être innocentes qu'au théâtre, ne servent partout ailleurs qu'à mal faire. Ces hommes si bien parés, si bien exercés aux tons de la galanterie et aux actions de la passion, n'abuseront-ils jamais de cet art pour séduire de jeunes personnes ? Ces valets filous, si subtils de la langue et de la main sur la scène, dans les besoins d'un métier plus dispendieux que lucratif, n'auront-ils jamais de distractions utiles ? Ne prendront-ils jamais la bourse d'un fils prodigue, ou d'un père avare pour celle de Léandre ou d'Argan ? Partout la tentation de mal faire augmente avec la facilité; et il faut que les comédiens soient plus vertueux que les autres hommes, s'ils ne sont pas plus corrompus. {Lettre à cTAlembcrt.)

ROUSSEAU SE DISCULPE DE CULTIVER LES ARTS qu'il lAlÉPRISE.

Les attaques retentissantes de Rousseau contre les lettres, contre les arts, contre le théâtre, soulevèrent de violentes polémiques. Fallait-il, comme disait Voltaire, « marcher à quatre pattes » ? Rousseau dut s'expliquer. Il le fit, notamment dans une lettre à Voltaire du 10 septembre 1755, et dans la préface de Narcisse. Les tempéraments qu'il apportait à ses deux fameux Discours sont tels que la thèse en était singulièrement atténuée. Sans doute les lettres sont un mal, mais ce mal est peut-être nécessaire : peut-être même ce mal est-il un bien, dans une société déjà corrompue, que les arts amusent et empêchent de faire pire. Que roste-t-il alors de la théorie? Rien qu'une déclamation enllammée, un cri d'alarme qui a le tort de se prendre pour un argument. Si ce n'est pas là une palinodie, c'est à coup sur une concession significative. "^ cau-M^^Xt^ty^

Si l'on m'accuse sans raison de cultiver les lettres

que je méprise, je m'en défends sans nécessité, car, quand le fait serait vrai, il n'y aurait en cela aucune inconséquence. C'est ce qui me reste à prouver.

« La science n'est bonne à rien, et ne fait jamais que du mal, car elle est mauvaise par sa nature. Elle n'est pas plus inséparable du vice que l'ignorance de la vertu. Tous les peuples lettrés ont toujours -été corrompus; tous les peuples ignorants ont été vertueux; en un mot, il n'y a de vices que parmi les savants, ni d'homme vertueux que celui qui ne sait rien. Il y a donc un moyen pour nous de redevenir honnêtes gens : c'est de nous hâter de proscrire la science et les savants, de brûler nos bibliothèques, fermer nos académies, nos collèges, nos universités, et de nous replonger dans toute la barbarie des premiers siècles. »

Voilà ce que mes adversaires ont très bien réfuté : aussi, jamais n'ai-je dit ni pensé un seul mot de tout cela*, et l'on ne saurait rien imaginer de plus opposé à mon système que cette absurde doctrine cju'ils ont la bonté de m'attribuer. Mais voici ce que j'ai dit, et qu'on n'a point réfuté.

11 s'agissait de savoir si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer nos mœurs.

En montrant, comme je l'ai fait, que nos mœurs ne se sont pomt épurées, la question était à peu près résolue'-.

Mais elle en renfermait implicitement une autre plus générale et plus importante, sur l'influence que la culture des sciences doit avoir en toute occasion sur les mœurs des peuples. C'est celle-ci, dont la première n'est qu'une conséquence, que je me proposai d'examiner avec soin.

Je commençai par les faits, et je montrai que les mœurs ont dégénéré chez tous les peuples du monde.

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