M. ET M'"'^ DE VERDELIN
Peu de temps après mon retour à Mont-Louis, j'y fis, et bien malgré moi, comme à l'ordinaire, une nouvelle connaissance qui fait encore é})oque dans mon histoire. • C'est M""" la marquise de Verdelin, ma voisine, dont le mari venait d'acheter une maison de campagne à Soisy, près de Montmorency. M"" d'Ars, lille du comte d'Ars, homme de condition, mais })auvre, avait épousé M. de Verdelin, vieux, laid, sourd, dur, brutal, jaloux, balafré, borgne, au demeurant bon homme, quand on savait le prendre; et possesseur de quinze à vingt mille livres de rente, auxquelles on la maria. Ce mignon,!) jurant, criant, grondant, tempêtant, et faisant pleurer sa femme toute la journée, finissait par faire toujours ce qu'elle voulait, et cela pour la faire enrager, attendu qu'elle savait lui persuader que c'était lui qui le voulait, et que c'était elle qui ne le voulait pas.
Elle me vint voir plusieurs fois à Mont-Louis, sans me trouver : et, voyant que je ne lui rendais pas sa visite, elle s'avisa, pour m'y forcer, de m'envoyer des pots de fleurs pour ma terrasse. Il fallut bien Fallcr remercier : c'en fut assez. Nous voilà liés.
Cette liaison commença par être orageuse, comme toutes celles que je faisais malgré moi. Il n'y régna
même jamais un vrai calme. Le tour d'esprit de M"" de Verdclin était par trop antipathique avec le mien. Les traits malins et les épigrammes ^jartent chez elle avec tant de simplicité, cjuMl faut une attention continuelle, et pour moi très fatigante, pour sentir quand on est persillé. Une niaiserie, qui me revient, suffira pour en juger. Son frère venait d'avoir le commandement d'une frégate en course contre les Anglais. Je parlais de la manière d'armer cette frégate sans nuire à sa légèreté. Oui. dit-elle d'un ton tout uni, l'on ne prend de canons que ce qu'il en faut pour se battre. Je l'ai rarement ouï parler en bien de quelqu'un de ses amis absents, sans glisser quelque mot à leur charge. Ce ciu'elle ne voyait pas en mal, elle le voyait en ridicule. Ce que je trouvais encore en elle d'insupportable était la gène continuelle de ses petits envois, de ses petits cadeaux, de ses petits billets, auxquels il fallait me battre les flancs pour répondre, et toujours nouveaux embarras pour remercier ou pour refuser. Cependant, à force de la voir je finis par m'attacher à elle. Elle avait ses chagrins, ainsi que moi. Les confidences réciproques nous rendirent intéressants nos téte-à-tète. Rien ne lie tant les cœurs que la douceur de pleurer ensemble. Nous nous cherchions pour nous consoler, et ce besoin m'a souvent fait passer sur beaucoup de choses*. [Confessio7is, 11. x.)