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L OPERA

Cette description de l'Opéra au siècle dernier, faite par Saint-Preux, un amant malheureux qui se distrait à Paris tant mal ({ue bien, est intéressante par plus d'un détail piquant. Cependant on sent trop que c'est Rousseau qui parle, et qu'il a eu maille à partir avec cette « institution d'État ». Il est de méchante humeur, parce qu'il ne trouve pas à l'Opéra les seules qualités qu'il aime : le naturel et le sentiment. Permis à lui. On peut toutefois trouver que ses plaisanteries sont parfois peu légères, et que son allure badine ressemble assez à cette musique dont il se moque tant.

Figurez-vous une gaine large d'une quinzaine de pieds et longue à proportion ; cette gaine est le théâtre. Aux deux côtés on place par intervalle des feuilles de paravent, sur lesquelles sont grossièrement peints les objets cjue la scène doit représenter. Le fond est un grand rideau peint de même, et presque toujours percé ou déchiré, ce qui représente des gouffres dans la terre ou des trous dans le ciel, selon la perspective. Chaque personne qui passe derrière le théâtre, et louche le rideau, produit en l'ébranlant une sorte de tremijlement de terre assez plaisant à voir. Le ciel est représenté par certaines guenilles bleuâtres, suspendues à des bàlons ou à des cordes, comme l'étendage d'une blanchisseuse. Le soleil, car on l'y voit

quclquorois. est un namboau dans une lanterne. Les chars des dieux et des déesses sont composés de nuatre solives encadrées et suspendues à une grosse corde en l'orme d'escarpolette ; entre ces solives est une planche sur laquelle le dieu s'assied, et sur le devant pend un morceau de grosse toile barbouillée, qui sert de nuage à ce magnifique char. On voit vers le bas de la machine lilluminalion de deux ou trois chandelles puantes et nuil mouchées, qui. tandis que le personnage se démène et crie en branlant dans son escarpolette, renlument tout à son aise : encens digne de la divinité.

Comme les chars sont la partie la plus considérable des machines de l'Opéra, sur celle-là vous pouvez juger des autres. La mer agitée est composée de longues lanternes angulaires de toile ou de carton bleu, qu'on enfile à des brochés parallèles, et qu'on fait tourner par des polissons. Le tonnerre est une lourde charrette ^tqu"on promène sur le cintre, et qui n'est pas le moins touchant instrument de cette agréable musique. Les éclairs se l'ont avec des pincées de poix-résine qu'on projette sur un llambeau: la foudre est un pétard au bout d'une fusée.

Le théâtre est garni de petites trappes carrées cjui. souvrant au besoin, annoncent que les démons vont sortir de la cave. Quand ils doivent s'élever dans les airs, on leur substitue adroitement des démons de toile brune empaillée, ou quelquefois de vrais ramoneurs, qui branlent en lair suspendus à des cordes, juscju'à ce quils se perdent majestueusement dans les guenilles dont j'ai parlé. Mais ce qu'il y a de réellement tragique, c'est quand les cordes sont mal conduites ou viennent à rompre ; car alors les esprits infernaux et les dieux immortels tombent, s'estropient, se tuent quelquefois. Ajoutez à tout cela les monstres qui rendent certaines scènes fort pathétiques, tels que des dragons, des lézards, des tortues, des crocodiles. de gros crapauds qui se promènent d'un air menaçant sur le théâtre, et font voir à l'Ooéra les tentations de

saint Antoine Chacune est animée par un lourdaud de Savoyard qui n'a pas l'esprit de faire la bête.

Voilà en quoi consiste à peu près l'auguste appareil j de l'Opéra, autant que j'ai pu l'observer du parterre à 1 l'aide de ma lorgnette : car il ne faut pas vous imaginer que ces moyens soient fort cachés et produisent un effet imposant; je ne vous dis en ceci que ce que j'ai aperçu de moi-même, et ce que peut apercevoir comme moi tout spectateur non préoccupé. On assure pourtant qu'il y a une prodigieuse quantité de machines employées à faire mouvoir tout cela ; on m'a offert plusieurs fois de me les montrer ; mais je n'ai jamais été curieux de voir comment on fait de petites choses avec de grands efforts.

Le nombre des gens occupés au service de l'Opéra est inconcevable. L'orchestre et les chœurs composent ensemble près de cent personnes: il y a des multitudes de danseurs ; tous les rôles sont doubles et triples ; c'est-à-dire qu'il y a toujours un ou deux acteurs subalternes prêts à remplacer l'acteur principal, et payés pour ne rien faire jusqu'à ce qu'il lui plaise de ne rien faire à son tour ; ce qui ne tarde jamais beaucoup d'arriver. Après quelques représentations, les premiers acteurs, qui sont d'importants personnages, n'honorent plus le public de leur présence ; ils abandonnent la place à leurs substituts, et aux substituts de leurs substituts. On reçoit toujours le même argent à la porte, mais on ne donne plus le même spectacle. Chacun prend son billet comme à une loterie, sans savoir quel lot il aura : et, quel qu'il soit, personne n'oserait se plaindre ; car, afin que vous le sachiez, les nobles membres de cette académie ne doivent aucun respect au public ; c'est le public qui leur en doit.

Je ne vous parlerai point de cette musique ; vous la connaissez. Mais ce dont vous ne sauriez avoir d'idée, ce sont les cris affreux, les longs mugissements dont retentit le théâtre durant la représentation. On voit les actrices, presque en convulsion, arracher avec violence ces glapissements de leurs poumons, les poings fermés

contre la poitrine, la tète en arrière, le visage enllammé, les vaisseaux gonflés, l'estomac pantelant : ^Z''"^*^ on ne sait lequel est le plus désagréablement affecté, de l'œil ou do l'oreille' ; leurs efforts font autant souffrir ceux qui les regardent, que leurs chants ceux qui les écoutent ; et ce qu'il y a de plus inconcevable est que ces hurlements sont presque la seule chose qu'applaudissent les spectateurs. A leurs battements de mains, on les prendrait pour des sourds charmés de saisir par-ci par-là quelques sons perçants, et qui veulent engager les acteurs à les redoubler. Pour moi. je suis persuadé qu'on applaudit les cris d'une actrice à l'Opéra comme les tours de force d'un bateleur à la foire : la sensation en est déplaisante et pénible, on souffre tandis qu'ils durent ; mais on est si aise de les voir finir sans accident qu'on en marque volontiers sa joie. Concevez que cette manière de chanter est employée pour exprimer ce que Quinault a jamais dit de plus galant et de plus tendre. Imaginez les Muses, les Grâces, les Amours. Vénus même, s'exprimant avec cette délicatesse, et jugez de l'effet ! Pour les diables, passe encore ; cette musique a quelque chose d'infernal qui ne leur messied pas. Aussi les magies, les évocations, et toutes les fêtes du sabbat, sont-elles toujours ce qu'on admire le plus à l'Opéra français.

A ces beaux sons, aussi justes qu'ils sont doux, se

marient très dignement ceux de l'orchestre. Figurezvous un charivari sans fin d'instruments sans mélodie, un ronron traînant et perpétuel de basses; chose la plus lugubre. la plus assommante que j'aie entendue de ma vie, et cjue je n'ai jamais pu supporter une demi-heure sans gagner un violent mal de tète. Tout cela forme une espèce de psalmodie à laquelle il n'y a pour l'ordinaire ni chant ni mesure-. Mais quand par hasard il se trouve quelque air un peu sautillant, c'est un trépignement universel ; vous entendez tout le par-

1. Tous ces traits sont dirigés | pour qu'on le croie sur parole, contre la musique française, mais 1 2. Voir plus haut la Lettre d'un Rousseau était trop juge et partie | sympUonisle

terre en mouvement suivre à grand'peine et à grand bruit un certain homme de l'orchestre ^ Charmés de sentir un moment cette cadence qu'ils sentent si peu, ils se tourmentent Toreille, la voix, les bras, les pieds, et tout le corps, pour courir après la mesure ^ toujours prête à leur échapper; au lieu que l'Allemand et l'Italien, qui en sont intimement affectés, la sentent et la suivent sans aucun effort, et n'ont jamais besoin de la battre. Du moins Regianino m'a-t-il souvent dit que dans les opéras d'Italie, où elle est si sensible et si vive, on n'entend, on ne voit jamais dans l'orchestre ni parmi les spectateurs le moindre mouvement qui la marque. Mais tout annonce en ce pays la dureté de l'organe musical ; les voix y sont rudes et sans douceur, les inflexions après et fortes, les sons forcés et traînants ; nulle cadence, nul accent mélodieux dans les airs du peuple: les instruments militaires, les fifres de l'infanterie, les trompettes de la cavalerie, tous les cors, tous les hautbois, les chanteurs des rues, les violons des guinguettes, tout cela est d'un faux à choquer l'oreille la moins délicate. Tous les talents ne sont pas donnés aux mêmes hommes ; et en général le Français paraît être de tous les peuples de l'Europe celui qui a le moins d'aptitude à la musique. Mylord Edouard^ prétend que les Anglais en ont aussi peu ; mais la différence est que ceux-ci le savent et ne s'en soucient guère, au lieu que les Français renonceraient à mille justes droits, et passeraient condamnation sur toute autre chose, plutôt que de convenir qu'ils ne sont pas les premiers musiciens du monde. Il y en a même qui regarderaient volontiers la musique à Paris comme une affaire d'État, peut-être parce que c'en fut une à Sparte de couper deux cordes à la lyre de Timothée: à cela vous sentez qu'on n'a rien à dire. Quoi qu'il en

1. Le chef d'orchestre, que Rousseau compare ailleurs à un bûcheron.

2. « Je trouve qu'on n'a pas mal comparé les airs légers de la musique française à la course d'une

vache qui galope, ou d'une oie grasse qui veut voler». (Note de Rousseau.) — La plaisanterie pourra paraître un peu lourde.

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