LA SOCIETE DE PARIS DEPEINTE PAR UN ÉTRANGER
(Lettre de Saint-Preux à Julie.)
Jentre avec une secrète horreur dans ce vaste désert lu monde. Ce chaos ne m'offre cju'une solitude affreuse ►ù règne un morne silence. Mon âme à la presse lierche à s'y répandre, et se trouve partout resserrée, e ne suis jamais moins seul que quand je suis seul, lisait un ancien: moi, je ne suis seul que dans la foule, ►ù je ne puis être ni à toi ni aux autres. Mon cœur oudrait parler, il sent qu'il n'est point écouté ; il vou- Irait répondre, on ne lui dit rien qui puisse aller jus- [u'à lui. Je n'entends point la langue du pays, et peronne ici n'entend la mienne.
Ce n'est pas qu'on ne me fasse beaucoup d'accueil, l'amitiés, de prévenances, et que mille soins officieux t'y semblent voler au-devant de moi : mais c'est préciément de quoi je me plains. Le moyen d'être aussitôt 'ami de quelqu'un qu'on n'a jamais vu? L'honnête ntérêt de l'humanité, l'épanchement simple et touchant l'une âme franche, ont un langage bien différent des ausses démonstrations de la politesse et des dehors rompeurs que l'usage du monde exige. J'ai grand'peur [ue celui qui, dès la première vue, me traite comme un imi de vingt ans, ne me traitât, au bout de vingt ans, omme un inconnu, si j'avais quelque important ser-
J.-J. R. LECT. CHOISIES. 1 [
vice à lui demander; et quand je vois des hommes si dissipés prendre un intérêt si tendre à tant de gens, je présumerais volontiers qu'ils n'en prennent à personne.
Il y a pourtant de la réalité à tout cela; car le Français est naturellement bon, ouvert, hospitalier, bienfaisant : mais il a aussi mille manières de parler qu'il ne faut pas prendre à la lettre, mille offres apparentes qui ne sont faites que pour être refusées, mille espèces de pièges que la politesse tend à la bonne foi rustique. Je n'entendis jamais tant dire : Comptez sur moi dans l'occasion, disposez de mon crédit, de ma bourse, de ma maison, de mon équipage. Si tout cela était sincère et pris au mot, il n'y aurait pas de peuple moins attaché à la propriété ; la communauté des biens serait ici presque établie : le plus riche offrant sans cesse, et le plus pauvre acceptant toujours, tout se mettrait naturellement de niveau, et Sparte même eût eu des partages moins égaux qu'ils ne seraient à Paris. Au lieu de cela, c'est peut-être la ville du monde où les fortunes sont le plus inégales, et où régnent à la fois la plus somptueuse opulence et la plus déplorable misère. Il n'en faut pas davantage pour comprendre ce que signifient cette apparente commisération qui semble toujours aller au-devant des besoins d'autrui, et cette facile tendresse de cœur qui contracte en un moment des amitiés éternelles.
Au lieu de tous ces sentiments suspects et de cette confiance trompeuse, veux-je chercher des lumières et de l'instruction? c'en est ici l'aimable source ; et l'on est d'abord enchanté du savoir et de la raison qu'on trouve dans les entretiens non seulement des savants et des gens de lettres, mais des hommes de tous les états, et même des femmes : le ton de la conversation y est coulant et naturel ; il n'est ni pesant ni frivole ; il est savant sans pédanterie, gai sans tumulte, poli sans affectation, galant sans fadeur, badin sans équivoque. Ce ne sont ni des dissertations ni des épigrammes ; on y raisonne sans argumenter ; on y plaisante sans jeux de mots ; on y associe avec art l'esprit et la raison,
es maximes et les saillies, la satire aiguë, l'adroite laiterie, et la morale austère. On y parle de tout pour lue chacun ait quelque chose à dire; on n'approfondit loint les questions de peur d'ennuyer, on les propose ^omme en passant, on les traite avec rapidité ; la pression mène à l'élégance ; chacun dit son avis et l'ap- 3uie en peu de mots; nul n'attaque avec chaleur celui l'autrui, nul ne défend opiniâtrement le sien; on disîute pour s'éclairer, on s'arrête avant la dispute, chacun ^'instruit, chacun s'amuse : tous s'en vont contents, et e sage même peut rapporter de ces entretiens des ^ujets dignes d'être médités en silence.
Mais au fond, que penses-tu qu'on apprenne dans ;es conversations si charmantes? à juger sainement les choses du monde ? à bien user de la société ? à connaître au moins les gens avec qui l'on vit ? Rien de :out cela, ma Julie ; on y apprend à plaider avec art la îause du mensonge ; à ébranler à force de philosophie :ous les principes de la vertu, à colorer de sophismes subtils ses passions et ses préjugés, et à donner à 'erreur un certain tour à la mode selon les maximes lu jour. Il n'est point nécessaire de connaître le caractère des gens, mais seulement leurs intérêts, pour leviner à peu près ce qu'ils diront de chaque chose, ^uand un homme parle, c'est pour ainsi dire son habit 3t non pas lui qui a un sentiment; et il en changera sans façon tout aussi souvent que d'état. Donnez-lui tour à tour une longue perruque, un habit d'ordonnance, et une croix pectorale, vous l'entendrez successivement prêcher avec le même zèle les lois, le despotisme et l'inquisition. Il y a une raison commune pour la robe, une autre pour la finance, une autre pour l'épée. Chacune prouve très bien que les deux autres sont mauvaises, conséquence facile à tirer pour les trois. Ainsi nul ne dit jamais ce qu'il pense, mais ce qu'il lui convient de faire penser à autrui: et le zèle apparent de la vérité n'est jamais en eux que le masque de l'intérêt.
Vous croiriez que les gens isolés qui vivent dans
rindépendance ont au moins un esprit à eux : point du tout; autres machines qui ne pensent point, et qu'on fait penser par ressorts. On n'a qu'à s'informer de leurs sociétés, de leurs coteries, de leurs amis, des femmes qu'ils voient, des auteurs qu'ils connaissent ; là-dessus on peut d'avance établir leur sentiment futur sur un livre prêt à paraître et qu'ils n'ont point lu; sur une pièce prête à jouer et qu'ils n'ont point vue, sur tel ou tel auteur qu'ils ne connaissent point, sur tel ou tel système dont ils n'ont aucune idée ; et comme la pendule ne se monte ordinairement que pour vingt-quatre heures, tous ces gens-là s'en vont chaque soir apprendre dans leurs sociétés ce qu'ils penseront le lendemain.
Il y a ainsi un petit nombre d'hommes et de femmes qui pensent pour tous les autres, et pour lesquels tous les autres parlent et agissent ; et comme chacun songe à son intérêt, personne au bien commun, et que les intérêts particuliers sont toujours opposés entre eux, c'est un choc perpétuel de brigues et de cabales, un llux et reflux de préjugés, d'opinions contraires, où les plus échauffés, animés par les autres, ne savent presque jamais de quoi il est question. Chaque coterie a ses règles, ses jugements, ses principes qui ne sont point admis ailleurs. L'honnête homme d'une maison est un fripon dans la maison voisine : le bon, le mauvais, le beau, le laid, la vérité, la vertu, n'ont qu'une existence locale et circonscrite. Quiconque aime à se répandre et fréquente plusieurs sociétés doit être plus flexible qu'Alcibiade, changer de principes comme d'assemblées, modifier son esprit pour ainsi dire à chaque pas, et mesurer ses maximes à la toise : il faut qu'à chaque visite il quitte en entrant son âme, s'il en a une ; qu'il en prenne une autre aux couleurs de la maison', comme un laquais prend un habit de livrée; qu'il la pose de même en sortant et reprenne, s'il veut, la sienne jusqu'à nouvel échange.
t. La déclamation emporte 1 bon goût, et lui attirera une re- Saint-Preux hors des limites du I montrante de Julie.
Il va plus; c'est que chacun se met sans cesse en contradiction avec lui-même, sans qu'on s'avise de le trouver [iiauvais. On a des principes pour la conversation et d'autres pour la pratique ; leur opposition ne scandalise personne, et l'on est convenu qu'ils ne se ressembleraient point entre eux : on n'exige pas même d'un auteur, surtout d'un moraliste, qu'il parle comme ses livres, ni qu'il agisse comme il parle; ses écrits, ses discours, sa conduite, sont trois choses toutes différentes, qu'il n'est point obligé de concilier. En un mot, tout est absurde, et rien ne choque, parce qu'on y est acccoutumé; et il y a même à cette inconséquence une sorte de bon air dont bien des gens se font honneur. En effet; cjuoique tous prêchent avec zèle les maximes de leur profession, tous se piquent d'avoir le ton d'une autre. Le robin prend l'air cavalier; le financier fait le seigneur ; l'évêque a le propos galant ; l'homme de cour parle de philosophie ; l'homme d'État de bel esprit : il n'y a pas jusqu'au simple artisan qui, ne pouvant prendre un autre ton que le sien, se met en noir les dimanches pour avoir l'air d'un homme de palais. Les militaires seuls, dédaignant tous les autres états, gardent sans façon le ton du leur, et sont insupportables de bonne foi. Ce n'est pas que M. de Murait n'eût raison^ quand il donnait la préférence à leur société ; mais ce qui était vrai de son temps ne Test plus aujourd'hui. Le progrès de la littérature a changé en mieux le ton général; les militaires seuls n'en ont point voulu changer ; et le leur, qui était le meilleur auparavant, est enfin devenu le pire.
Ainsi les hommes à qui l'on parle ne sont point ceux avec qui l'on converse ; leurs sentiments ne partent point de leur cœur, leurs lumières ne sont point dans leur esprit, leurs discours ne représentent point leurs pensées ; on n'aperçoit d'eux que leur figure, et l'on est dans une assemblée à i)eu près comme devant un
1. Écrivain suisse, auteur des i Anglais, parues en 1728, et qui Lettres sur les Français et les firent un certain bruit.
tableau mouvant où le spectateur paisible est le seul être mû par lui-même.
Telle est l'idée que je me suis formée de la grande société sur celle que j'ai vue à Paris ; cette idée est peut-être plus relative à ma situation particulière qu'au véritable état des choses, et se réformera sans doute sur de nouvelles lumières. En attendant, juge si j'ai raison d'appeler cette foule un désert, et de m'effrayer d'une situation où je ne trouve qu'une vaine apparence de sentiments et de vérité, qui change à chaque instant et se détruit elle-même, où je n'aperçois que larves et fantômes qui frappent l'œil un moment et disparaissent aussitôt qu'on les veut saisir. Jusques ici j'ai vu beaucoup de masques : quand verrai-je des visages d'hommes^ ? [Nouvelle Héloïse, II, xiv.)
SOUPERS ET CONVERSATIONS iMONDAINES.
Suite des impressions de Saint-Preux, qui s'initie chaque jour davantage aux mœurs de Paris.
Je suis maintenant initié à des mystères plus secrets. J'assiste à des soupers privés-, où la porte est fermée à tout survenant, et où l'on est sur de ne trouver que des gens qui conviennent tous, sinon les uns aux autres, au moins à ceux qui les reçoivent. C'est là que les femmes s'observent moins, et qu'on peut commencer à les étudier; c'est là que régnent plus paisiblement des propos plus fins et plus satiriques; c'est là qu'au lieu des nouvelles publiques, des spectacles, des promotions, des morts, des mariages, dont on a parlé le matin, on passe discrètement en revue les anecdotes de Paris, qu'on dévoile tous les événements secrets de la chronique scandaleuse, qu'on rend le bien et le mal égale-
1. Rousseau est tout entier dans cette lettre, avec ses boutades, sa mauvaise humeur contre la société, qui est pour lui la coriMiption de l'état de nature. — Il reconnaît d'ailleurs lui-même que c'est sou caractère ou'il a
souvent prêté à Saint-Preux. Il s'est contenté d'adoucir le langage de ses Discours virulents, pour mieux l'accorder au ton d'un roman.