I. — Le contre
(Il faut se rappeler que c'est un Suisse qui parle, et que c'est la Vaudoise qui est le point de départ de la comparaison.)
Commençons par l'extérieur; c'est à quoi s'en tiennent la plupart des observateurs. Si je les imitais en cela, les femmes de ce pays auraient trop à s'en plaindre : elles ont un extérieur de caractère aussi bien que de visage ; et comme l'un ne leur est guère plus favorable que l'autre, on leur fait tort en ne les jugeant que par là. Elles sont tout au plus passables de figure, et généralement plutôt mal que bien : je laisse à part les exceptions. Menues plutôt que bien faites, elles n'ont pas la taille fine ; aussi s'attachent-elles volontiers aux modes qui la déguisent : en quoi je trouve assez simples les femmes des autres pays de vouloir bien imiter des modes faites pour cacher des défauts qu'elles n'ont pas.
Leur démarche est aisée et commune; leur port n'a rien d'affecté parce qu'elles n'aiment point à se gêner; mais elles ont naturellement une certaine disinvoUwa qui n'est pas dépourvue de grâces, et qu'elles se piquent souvent de pousser jusqu'à l'étourderie.
Leurs traits sont peu réguliers; mais, si elles ne sont pas belles, elles ont de la physionomie, qui supplée à la beauté, et l'éclipsé quelquefois. Leurs yeux vifs et brillants ne sont pourtant ni Dénétrants ni doux. Quoi-
qu'elles prétendent les animer à force de rouge, l'expression qu'elles leur donnent par ce moyen tient i)lus du feu de la colère que de celui de l'amour : naturellement ils n'ont que de la gaieté: ou s'ils semblent cjuelquefois demander un sentiment tendre, ils ne le promettent jamais.
Elles se mettent si bien, ou du moins elles en ont tellement la réputation, qu'elles servent, en cela comme en tout, de modèle au reste de l'Europe. En effet, on ne peut employer avec plus de goût un habillement plus bizarre. Elles sont de toutes les femmes les moins asservies à leurs propres modes. La mode domine les provinciales; mais les Parisiennes dominent la mode, et la savent plier chacune à son avantage. Les premières sont comme des copistes ignorants et serviles c|ui copient jusqu'aux fautes d'orthographe; les autres sont des auteurs qui copient en maîtres, et savent rétablir les mauvaises leçons.
Leur parure est plus recherchée que magnifique: il y règne plus d'élégance que de richesse. La rapidité des modes, qui vieillit tout d'une année à l'autre, la propreté qui leur fait aimer à changer souvent d'ajustement, les préservent d'une somptuosité ridicule : elles n'en dépensent pas moins, mais leur dépense est mieux entendue; au lieu d'habits râpés et superbes comme en Italie, on voit ici des habits plus simples et toujours frais. Les deux sexes ont à cet égard la même modération, la même délicatesse; et ce goût me fait grand plaisir : j'aime fort à ne voir ni galons m taches. Il n'y a point de peuple, excepté le nôtre, où les femmes surtout portent moins de dorure. On voit les mêmes étoffes dans tous les états, et l'on aurait peine à distinguer une duchesse d'une bourgeoise, si la première n'avait l'art de trouver des distinctions que l'autre n'oserait imiter. Or ceci semble avoir sa difficulté; car quelque mode qu'on prenne à la cour, cette mode est suivie à l'instant à la ville; et il n'en est pas des bourgeoises de Paris comme des provinciales et des étrangères, qui ne sont jamais qu'à la mode qui n'est plus. 11 n'en est pas
encore comme dans les autres pays, où les plus grands étant aussi les plus riches, leurs femmes se distinguent par un luxe que les autres ne peuvent égaler. Si les femmes de la cour prenaient ici cette voie, elles seraient bientôt effacées par celles des financiers.
Nos Suissesses aiment assez à se rassembler entre elles, elles y vivent dans une douce familiarité ; et quoique apparemment elles ne haïssent pas le commerce des hommes, il est certain cjuc la présence de ceux-ci jette une espèce de contrainte dans cette petite gynécocratie. A Paris, c'est tout le contraire; les femmes n aiment à vivre qu"avec les hommes, elles ne sont à leur aise qu'avec eux. Dans chaque société la maîtresse de la maison est presque toujours seule au milieu d'un cercle d'hommes. On a peine à concevoir d'où tant d'hommes peuvent se répandre partout; mais Paris est plein d'aventuriers et de célibataires cjui passent leur vie à courir de maison en maison; et les hommes semblent, comme les espèces, se multiplier par la circulation. C'est donc là qu'une femme apprend à parler, agir et penser comme eux, et eux comme elle. C'est là qu'unique objet de leurs petites galanteries elle jouit paisiblement de ces insultants hommages auxf|uels on ne daigne pas même donner un air de bonne foi. Qu'importe? sérieusement ou par plaisanterie, on s'occupe d'elle, et c'est tout ce qu'elle veut. Qu'une autre femme survienne, à l'instant le ton de cérémonie succède à la familiarité, les grands airs commencent, l'attention des hommes se partage, et l'on se tient mutuellement dans une secrète gêne dont on ne sort plus qu'en se séparant. {Nouvelle Héloïse, II, xxi.)
LA PARISIENNE (sUITE).