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D'OU VIENT LA BEAUTÉ D'UNE DRAPERIE

rilouTK noble draperie, soit on sculpture, soit X en peinture (sans tenir compte pour le moment de la couleur ni du tissu), remplit, pour autant qu'elle est quelque chose de plus qu'une nécessité. Tune de deux grandes fonctions. Elle est rinterprète du mouvement et de la gravitation. Elle est le meilleur moyen d'exprimer le mouvem ent que vient de faire et que fait la figure, et elle est presque le seul moyen d'indiquer à Tœil la force de gravité qui s'oppose

à ce mouvement. Les Grecs exagéraient les

arrangements de draperies qui expriment la légèreté de l'étoffe et suivent le geste de la personne. Les sculpteurs chrétiens, se souciant peu du corps ou le condamnant et faisant tout reposer sur l'expression, employèrent la draperie d'abord comme un voile, mais ils aperçurent bientôt en elle une capacité d'expression que les Grecs avaient ignorée ou méprisée. Le principal élément de cette expression était l'entière suppression de toute agitation dans ce qui était si éminemment suscep-

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tible d'être agité. Du haut des formes humaines, la draperie tombait d'aplomb, balayant lourdement le sol et cachant les pieds, tandis que la draperie grecque s'envolait souvent à partir de la cuisse. Les étoffes épaisses et massives des vêtements monacaux, si complètement opposées à la gaze légère des vêtements antiques, donnaient l'idée de la simplicité de la division aussi bien que de la lourdeur de la chute. Et ainsi, la draperie en vint graduellement à représenter l'esprit du repos comme auparavant elle avait fait celui du mouvement, — d'un repos saint et sévère. Le vent n'avait pas de prise sur le vêtement, non plus que la passion sur l'âme, et le mouvement de la figure ne faisait qu'incliner en une ligne plus douce le calme du voile tombant, la figure étant suivie par lui comme un lent nuage par une languissante pluie ; on ne le voyait se dérouler en ondulations plus légères que s'il accompagnait la danse des anges.

Ainsi traitée, la draperie est vraiment noble ; mais parce qu'elle est l'interprète de choses différentes et plus élevées. Comme révélant la gravitation, elle a une majesté spéciale, car elle est littéralement le seul moyen que nous ayons de représenter pleinement cette force

LÀ BEAUTÉ D'UNE DBAPEniE \YJ

naturelle do la terre (car Teau qui tombe est moins passive et moins définie en ses lignes). De même aussi, dans les voilures, elle est belle parce qu'elle exprime la force d'un autre élément invisible

{Les Sept Lampes de l'Architecture.

Ruskîn soutient sans cesse que toute Beauté se trouve dans la Nature. Faufil donc être " naturaliste " ? Sans doute, mais comment ? Faut'il aller choisir dans la Nature ce qu'elle contient, par hasard et par exception, de plus répugnant ? Quel est le vrai sens du mot " naturalisme " ? Comment doit se comporter le vrai " naturaliste ", comme opposé au " puriste " ou " idéaliste " d*une part et au faux naturaliste, ou " sensualiste " de l'autre ?

LES trois classes peuvent être comparées à des hommes qui moissonnent le blé, dont les Puristes prennent la belle farine et les Sensualistes la balle et la paille. Quant aux Naturalistes^ ils emportent tout chez eux ; d'une part, ils font leur gâteau et de l'autre ils rembourrent leur lit.

Par exemple, nous savons certainement mieux, de jour en jour, que tout ce qui nous apparaît dans Funivers comme nuisible remplit quelque mission bienfaisante ou nécessaire ; que l'orage qui détruit une récolte allume des rayons de soleil pour des moissons qui ne sont pas encore semées ; que le volcan qui ensevelit

une cité en préserve mille autres de la destruction. — Mais le mal n'est pas, pour Tinslant, moins effrayant parce que nous avons appris qu'il est nécessaire: et nous comprenons sans peine la timidité ou la douceur de celui qui voudrait se soustraire au spectacle de la destruction et créer dans son imagination un monde oii la paix ne serait jamais troublée, où ni le ciel ne s'assombrirait, ni la mer ne se soulèverait, où Ton ne verrait ni la feuille changer, ni la fleur se flétrir. Celui-là est plus grand, cependant, qui contemple, d'un œil égal, les alternatives de terreur et de beauté; qui, sans jouir moins d'un ciel ensoleillé, sait supporter aussi la vue des barreaux du crépuscule se fermant sur l'horizon, et qui, sans être moins sensible à la bénédiction de la paix de la nature, sait jouir de la magnifique ordonnance par où cette paix est protégée et assurée. Mais séparé de ces deux espèces d'hommes par une distance incommensurable, serait celui qui se complairait dans ces convulsions et ces misères pour elles-mêmes, qui trouverait sa nourriture quotidienne dans le désordre de la nature mêlé de la souffrance de l'humanité, et qui guetterait avec joie la main droite de l'Ange dont la fonction expresse est de détruire comme d'ac-

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cuser, pendant que les quatre coins de la mai son en fête sont ébranlés par le vent du désert.

Et combien plus vrai est tout ceci quand l'objet de cette contemplation est l'humanité elle-même I Les passions de l'humanité sont, en partie protectrices, en partie bienfaisantes, comme la balle et le grain du blé, mais aucune n'est sans utilité, aucune sans noblesse, si on les met en balance avec le repos de l'esprit qu'elles sont chargées de défendre. Los passions dont la fin est la continuation de l'espèce; l'indignation qui sert à l'armer contre l'injustice ou qui lui donne la force de résister à une injure gratuite et la crainte qui est à la racine de la prudence, du respect et de l'horreur sacrée, sont toutes louables et belles, tant que l'on considère l'homme dans ses rapports avec le monde existant. Le Puriste rehgieux, qui s'efforce de se l'imaginer comme libéré de ces rapports, efface de la physionomie les traces de toute passion transitoire, l'illumine d'un saint espoir et d'un saint amour, et la scelle dans la sérénité d'une paix céleste; il cache les formes du corps dans les plis profonds de la draperie, ou bien encore il les représente en des types sévèrement amendés, les

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poipnant plus volontiers (^iiiacics par le jri^no ou pâlis par la lorLure (jue forli(i<'S par l'effor ou aninu^s par IV^molion. Mais lo grand naluralislo ombrasse rélrc luiinairi dans son ensemble, dans sa force mortelle comme dans sa force spirituelle. Capable de vibrer et de sympathiser avecloules les passions, il forme d'elles toutes une majestueuse harmonie; il représente hardiment cet être humain dans tous ses actes et ses pensées, dans sa fougue, sa colère, sa sensualité et son orgueil aussi bien que dans sa fermeté et sa foi, mais, en tout cela, il le représente noble; il rejette le voile du corps et contemple les mystères de sa forme comme un ange laisse tomber un regard sur une créature inférieure ; rien ne lui répugne à considérer, rien ne lui fait honte à avouer; avec tout ce qui vit, triomphant, vaincu ou souffrant, il revendique sa parenté, soit dans la grandeur, soit dans la pitié, se tenant pourtant en quelque sorte, à l'écart, sans être bouleversé même dano la profondeur de sa sympathie ; car l'esprit en lui est trop absorbé par la pensée pour être chagrin, trop brave pour être épouvanté, trop pur pour être souillé.

A quel degré au-dessous de ces deux catégories d'hommes placerons-nous, dans l'échelle

des êtres, ceux qui prennent leur seul plaisir dans le péché ou la souffrance ; qui contemplent habituellement l'humanité dans sa pauvreté ou sa décrépitude, sa fureur ou sa sensualité ; dont les œuvres sont toujours des tentations pour sa faiblesse ou des triomphes de sa ruine et qui ne connaissent pas d'autres sujets de pensée ou d'admiration que l'adresse du voleur, la violence du soldat ou la jouissance du sybarite?

Il semble étrange, à la définir ainsi, qu'une telle école puisse exister. Considérez, pourtant, quelles brèches et quels vides défigureraient les murs de nos musées et de nos appartements, aux endroits dont nous nous sommes toujours approchés avec respect, si l'on en retirait tous les tableaux, toutes les statues dont le sujet est soit le vice, soit la misère de de l'humanité, reproduits sans aucun but moral. Considérez les groupes sans nombre qui se rapportent uniquement à des formes variées de la passion, basse ou élevée : saoûleries et querelles chez les paysans, scènes de jeux ou de pugilat chez les soldats, amours et intrigues dans toutes les classes, brutales scènes de bataille, sujets de banditisme, abus de tortures et de mort causée par la faim, de nau-

fragc ou do meurtre, dans le seul but d'exciter, d'émousliller et de dégourdir les esprits lents el épais (|u'on ne peut animer qu'en les baignant dans le sang, — après quoi ils retombent dans leur apatbie souillée et figée. Considérez, enfin, tout cet immense et faux Paradis de la passion sensuelle, peuplé de nymphes, de satyres, de grâces et de déesses, et de je ne sais quoi encore, depuis les hauteurs de son septième cercle dans YAntiope du Corrège jusqu'aux danseuses de ballet déguisées à la grecque et aux cupidons grimaçants du décorateur parisien. Balayez tout cela, sans remords, et voyez ce qu'il vous restera d'œuvres d'art !

{Les Pierres de Venise,)

CAVANT 1 D'UN BATEAU

L'avant d'un bateau est naïvement parfait : il est complet, sans un effort. L'homme qui le fit ne sut pas qu'il faisait quelque chose de beau, pendant qu'il en infléchissait les planches en des courbes mystérieuses qui varient à Tinfini. Sous sa main, cela devient l'image d'une coquille marine, comme si le sceau des flux des grandes marées et des courants de l'Océan était imprimé sur son galbe délicat. Il le laisse là, quand tout est fait, sans un mouvement d'orgueil : ce n'est qu'un travail simple, mais qui empêchera l'eau d'entrer, — et dès lors, chaque planche est une destinée et porte des vies d'hommes tissées dans les nœuds de son bois comme la voilure porte leur mort dans ses plis. Et, aussi, c'est une merveille, si l'on songe à la grandeur de la chose accomplie. Aucune autre chose sortie des mains humaines n'a tant produit de résultats. Les machines à vapeur et les télégraphes servent, il est vrai, à transporter et à communiquer : ils soulèvent des poids pour nous et portent

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des messages avec moins de peine qu'il n'en eut fallu autrement. Cette /ieonomie de peine, cependant, ne constitue pas une faculté nouvelle : elle accroît le pouvoir que nous possédons déjà. Mais dans cet avant de bateau est le don d'un autre monde; sans lui, quels murs de prison poseraient autant sur nous que celte bordure blanche et gémissante des vagues I Quels êtres incomplets nous serions, enchaînés comme Andromède, à nos rochers, ou bien errant le long des rivages sans fin, à consumer notre énergie, sans pouvoir la mettre au service de personne et languissant en couvant des yeux les vagues indomptables ! Les clous qui lient ensemble les planches de Favant du bateau sont les rivets de la fraternité du monde. Leur fer fait plus que tirer du ciel sa foudre : il conduit l'amour tout autour de la terre....

{Les Ports de V Angleterre^

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