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L'ESCLAVAGE (^ MODERNE DE L'OUVRIER

En étudiant la « Nature du Gothique » et la beauté des ornements, portails, chapiteaux, colonnettes, stalles de nos vieilles cathédrales, Ruskin découvrit que les ouvriers du Moyen âge qui taillèrent ces ornements dans la pierre ou le bois, jouissaient, en leur travail, de beaucoup plus d'initiative et de liberté que les ouvriers modernes. Dans le cadre général qui lui était imposé chacun d'eux était libre de façonner, à sa fantaisie, une plante, un animal, une fleur, une tête même grotesque, un diablotin, et, ainsi, il s'intéressait à son œuvre, y mettait toute son âme et y trouvait les plus grandes joies de sa vie. Aujourd'hui, au contraire, de peur que l'ouvrier ne fasse point dans la perfection ce qu'on lui donne à faire, il ne lui est laissé aucune initiative, pas plus, d'ailleurs, que dans l'Antiquité. L'ouvrier tailleur de pierres de Ninive, d'Egypte ou de Grèce était astreint, comme le nôtre, à un travail purement servile. Et Ruskin conclut :

L'ame anglaise moderne a ceci de commun avec celle des Grecs qu'elle a Tintense désir que chaque chose, sortie de la main des hommes, soit aussi complète et aussi parfaite que le comporte sa nature. Théoriquement, c'est une idée très haute. Mais elle devient très basse, lorsqu'elle nous fait oublier les dignités

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respoctivos de cotte nature elle-même et pn'ïvver telle perfection il'une nature inférieure à telle imperfection d'une supérieure nature ; — sans voir que, si Ton mesure tout à cet étalon, toutes les botes seraient au-dessus deThomme, parce qu'elles sont plus parfaites dans leurs fonctions et dans leur espèce. Si, cependant, on les tient toujours pour inférieures à lui, c'est qu'aussi dans les œuvres de l'homme, celles qui sont plus parfaites de leur nature sont toujours inférieures à celles qui sont, de leur nature, exposées à plus de fautes et d'imperfections. Car, plus une nature est fine, plus elle découvrira ces taches, grâce a son habituelle pureté, et c'est une loi de ce monde que les plus belles choses sont celles qu'on voit le plus rarement dans leur forme la plus parfaite. Des graminées sauvages poussent bien et fort une année comme l'autre, mais un épi de blé est soumis, de par la plus grande noblesse de sa nature, à de plus dures épreuves. Et de la sorte, si dans toutes les choses que nous voyons ou faisons, nous devons désirer la perfection et lutter pour l'obtenir, nous ne devons pas, cependant, placer une chose inférieure, parfaite dans sa médiocrité, audessus d'une chose supérieure marquant un

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progrès dans sa puissance ; ni estimer une minutie calamistrée plus qu'une majesté ébranlée; ni préférer une victoire mesquine à une belle défaite; ni, pour jouir plus sûrement de la joie du succès, abaisser le niveau de nos aspirations. — Etsurtout, dans nosrapports avec les âmes des autres hommes, nous devons nous garder d'émousser, par des exigences sévères ou en y regardant de trop près, des efforts qui, autrement, pourraient conduire à une noble issue, et, encore moins devons-nous nous retenir d'admirer de grandes beautés parce qu'elles sont mêlées de fautes grossières. Or, dans la construction et la nature de tout homme, si rude et si simple soit-il, que nous employons à un travail manuel, il y a quelque aptitude pour des choses meilleures, quelque imagination lente, quelque capacité engourdie d'émotion, des échelons chancelants où s'élève la pensée; cela existe chez les pires et, dans la plupart des cas, c'est de notre faute s'ils sont lents ou engourdis. Mais ils ne peuvent être fortifiés si nous ne consentons pas à les prendre dans leur faiblesse, et si nous ne les prisons pas et ne les honorons pas dans leurs imperfections au-dessus de l'adresse manuelle la meilleure et la plus parfaite. Et c'est justement ce que nous avons à

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faire avec nos ouvriers : chercher en eux co qui pense et Textraire, — (|uel(jueperlequenous en ('prouvions, quelcjue faute et quelque erreur que nous soyons obhgés de subir. Car, ce qu'il y a en eux Je meilleur ne peut se manifester sans être accompagné de beaucoup d'erreur. Comprenez ceci clairement : vous pouvez apprendre à un homme à tracer une ligne droite et à la tailler, à dessiner une ligne courbe et à la creuser, et à copier et à ciseler toutes sortes de lignes ou de formes données avec une rapidité admirable et une précision parfaite; et vous trouverez que son travail est parfait dans son genre. Mais si vous lui demandez de réfléchir sur quelqu'une de ces formes, de considérer s'il ne peut en trouver une meilleure dans sa propre tête, il s'arrête; son exécution devient hésitante ; il se met à penser, et, dix fois pour une, il pense de travers ; dix fois pour une, il fait une faute dans la première touche qu'il donne à son œuvre, dans sa fonction d'être pensant . Mais, au total, vous avez fait un homme de lui. Avant ce n'était qu'une machine, un outil vivant.

Et observez qu'en cette matière, il faut prendre votre parti.

D'une créature humaine vous pouvez faire

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un outil OU un homme ; vous ne pouvez pas avoir les deux en même temps. Les hommes ne furent pas créés pour travailler avec Texactitude d'outils, pour être précis et parfaits dans toutes leurs actions. Si vous exigez d'eux cette précision, si vous voulez que leurs doigts mesurent des degrés comme des dents d'engrenage et quô leurs bras décrivent des cercles comme des compas, il faut que vous leur ôtiez leur humanité. Toute l'énergie de leurs esprits doit être appliquée à se transformer en engrenages et en compas... L'œil de l'âme doit être cloué sur la pointe du doigt et sa force passer tout entière dans les nerfs invisibles qui guident ce doigt, dix heures par jour, pour qu'ij ne dévie pas de son inflexible précision ; — et ainsi , l'âme et la vue doivent s'user et le tout de l'être humain s'anéantir, devenir de la sciure de bois, pour autant du moins qu'il s'agit de son rôle intellectuel en ce monde, sans autre chance de salut que son cœur, — qui ne peut, lui, se transformer en dents d'engrenage ou en compas, mais qui se dilate quand les dix heures sont finies, dans l'humanité du foyer domestique. — Au contraire, si de ce manœuvre vous voulez faire un homme, vous ne pouvez en faire un outil. Le laissez-vous commencer

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(rimacfinor, do portser, do faiio quel(|ue choso qui vaille la peine d'être fait, — aussitôt la prëcision voulue de la machine disparaît; aussitôt apparaissent toute sa rudesse, toute sa balourdise, toute sa gaucherie. Honte sur honte I Ëchec sur échec I Hésitation sur hésitation I Mais, en même temps, surg^it tout ce qu'il a, en lui, de majesté, — et nous n'en connaissons la hauteur qu'en voyant les nuages qui s'y arrêtent... Que ces nuages soient sombres ou lumineux, qu'importe 1 Ce qu'il y a derrière eux et en eux, c'est une transfiguration I

Et maintenant, lecteur, regardez tout autour de cet appartement anglais qui est le vôtre et dont vous avez été lier si souvent, parce que le travail en était de si bonne qualité et si sohde et l'ornement si fini. Examinez, de nouveau, toutes ces moulures soigneusement tracées et ce polissage parfait et ces ajustements impeccables du bois préparé ou de l'acier trempé. Plus d'une fois, vous vous êtes enthousiasmé de ces choses et vous avez pensé combien l'Angleterre était grande, parce que son travail le plus infime était d'un bout à l'autre poussé si à fond. Hélas, si nous savons voir, ces perfections sont les signes d'un esclavage en

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Angleterre mille fois plus dur et plus dégradan que celui de rAfricain qu'on flagelle ou de l'ilote grec. Les hommes peuvent être battus, enchaînés, tourmentés, attelés comme des bœufs, massacrés comme des mouches d'été et demeurer cependant en un sens, et dans le meilleur sens, libres. Mais, étouffer leurs âmes, flétrir et tailler en moignons pourrissants les branches vitales de leur humaine intellierence : de leur chair et de leur peau qui doivent, un jour, après que le ver du tombeau y aura passé, voir Dieu, faire des courroies de cuir pour être accouplées avec des machines, — voilà, en vérité, ce qui est faire de l'esclavage I Et il y aurait davantage de liberté en Angleterre lorsqu'un seul mot d'un seigneur déciderait d'une vie humaine, et que le sang du laboureur foulé coulerait dans les sillons de son champ qu'il n'y en a, si l'âme de ces multitudes est passée en un combustible pour alimenter la fumée de l'usine et leur force quotidiennement passée en la finesse d'un tissu ou transmuée en l'exactitude d'une ligne.

Au contraire, allez sur le devant de la vieille cathédrale où, si souvent, vous avez souri de l'ignorance fantastique des anciens sculpteurs ; examinez, une fois déplus, ces laids diablotins,

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ces monstres informes et ces statues refrogn(^.es, sans anatomie, et rigides, mais ne vous moquez pas d'elles, car elles sont les signes de la vie et de la liberté, de chaque ouvrier (|ui frappa la pierre : une liberté de penser et un rang dans Techelle des êtres tels (|u'aucuno loi, ni aucune charte, ni aucune œuvre de bonne philanthropie ne peuvent les assurer, mais tels que ce devrait être le premier but de toute l'Europe, aujourd'hui, de les recouvrer pour ses enfants 1

Ne croyez pas que je me laisse emporter par quelque extravagance I C'est, en vérité, cette dégradation de l'ouvrier en une machine qui, plus qu'aucun autre mal des tempsprésents, précipite les masses populaires de tous les pays dans une lutte vaine, incohérente, destructive, pour conquérir une liberté dont elles sont incapables de s'expliquer la nature à ellesmêmes. Leur cri universel contre la richesse et contre l'aristocratie ne leur est pas arraché par l'accablement de la faim, ni par la douleur d'un amour-propre blessé. Ces choses font beaucoup et elles ont beaucoup fait en tout temps; cependant jamais les bases de la société ne furent ébranlées comme aujourd'hui. Ce n'est point parce que les hommes sont mal

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nourris, mais parce qu'ils ne prennent aucune joie dans le travail qui leur donne leur pain, — et, ainsi, ils se tournent vers les richesses comme vers les seules sources de joie! Ce n'est point parce que les hommes sont froissés du mépris des hautes classes, mais parce qu'ils ne peuvent endurer le leur propre, — car ils sentent que Tespèce de travail auquel ils sont condamnés est vraiment dégradant et qu'il fait d'eux moins que des hommes I Jamais les hautes classes n'ont eu tant de sympathie pour les classes inférieures, ni ne leur ont témoigné tant de bienveillance, et cependant jamais elles n'en furent tant haïes. C'est qu'autrefois la séparation entre le noble et le pauvre était simplement un mur bâti par la loi; aujourd'hui, c'est une différence véritable dans le niveau de la dignité humaine, — un abîme entre les hauts plateaux et les vallées profondes de THumanité, — et, au fond de l'abîme, l'air qui règne est empoisonné I...

(Les Pierres de Venise.)

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