‹ Pages choisies;Chapitre 16 sur 63 · PARAPHRASES SUR QUELQUES POÈMES · texte numérisé non relu

PARAPHRASES SUR QUELQUES POÈMES

Prenons donc pour point de départ le dernier recueil du poète. Vous qui connaissez des nouvelles tendances littéraires la parodie et de Ruben Dario la légende, vous pouvez bannir toute crainte que je vous joue le mauvais tour de vous conduire à travers un livre sombre, diabolique et impur. C'est un livre quasi-optimiste, à condition que vous ne confondiez pas l'optimisme poétique avec la joie de Roger Bontemps. Vous n'y trouverez pas une goutte de l'amère absinthe verlainienne — parce que le Verlaine qui s'y montre n'est pas le Verlaine qui connaît la science de la douleur et du repentir — ni une gorgée du népenthès glacé de Leconte de Lisie, ni une seule fiole de la pharmacie empoisonnée de Baudelaire. Vous y trouverez beaucoup de clarté, beaucoup de champagne et beaucoup de roses. Ne faisons-nous pas bien notre entrée dans le livre, le poète nous prend par la main, comme le génie de quelque conte oriental, pour que nous nous reportions avec lui à la vie d'une époque pleine de douceur et de grâce. Mettons-nous en voyage pour le xviir siècle français.

Il est clair qu'à moi comme à beaucoup de ceux qui se décident à me suivre, il ne plaît que médiocrement, ce milieu où la nature n'était qu'un immense madrigal, où un érotisme rococó remplaçait la passion forte et féconde, où une certaine m5''tho-

LE CRITIQUE ET L'ESSAYISTE

logie d'éventail faisait de Mercure un porteur de billets doux, et d'Eole un page chargé d'éventer les reines, et des fauteuils de salon les trépieds d'Apollon, Mais pour ma part, cela m'est égal. Je présume que j'ai, parmi les rares supériorités de mon esprit, la vertu, cardinale littérairement, de l'éclectisme. Je suis un séide docile, qui accompagne dans leurs pérégrinations les poètes, n'importe où nous appelle l'irresponsable caprice de leur goût ; mon tempérament de Simbad littéraire est un grand curieux de sensations. Je recherche exprès toute occasion de faire des exercices de souplesse ; il me plaît d'équiper, par exemple, la nef horatienne qui conduit Virgile à Athènes, avant de m'embarquer dans l'esquif de Saint-Pol-Roux ou dans le yacht singulier de Mallarmé. Combien peu m'intimide maintenant la pérégrination à laquelle me convie cet exilé des jardins de Versailles et des jolis Trianons, quoiqu'il ne m'emmène pas précisément vers ces régions pour qui soupire mon âme quand elle prend l'attitude de Mignon ! L'hospitalité des marquises est, au bout du compte, une hospitalité enviable, et la présentation sera faite par un poète de la cour.

C'était un air doux., dit le titre de ces premiers vers. Et en plus de Vair, en effet caressant, que simule en eux le rythme, ils nous flatteront les yeux avec tputes les perfections de la ligne et toutes les délicatesses de la couleur. Imaginez une scène qui paraisse composée avec des figures d'un subtil miniaturiste du xvill* siècle. Une nuit de fête. Un petit pavillon de Le Nôtre dont l'exquise décoration s'enlève sur une Arcadie de parcs. Les jardins cachés par des statues de dieux humanisés, mondains, ne sont que des salons. Les salons, traversés par les flèches d'or des candélabres, flamboient comme des pastilles à brûler qui se consument. Une même qualité de grâce, délicate et hautaine, joyeuse et pleine de féminilité, triomphe partout, dans le goût

PARAPHRASES DE POEMES DE RUBEN DARIO

des ornements, dans les teintes claires des étoffes, dans les allégories pastorales des tapisseries, dans les courbes féminines des moulures. Les heures dansent joyeuses. On est dans le siècle de l'esprit et la conversation a lâché en bandes légères ses lutins et ses gnomes. Déclarations, rires, soupirs. Les bergers brillants de Watteau peuplent l'air, répartis en groupes qui s'éclipsent et reparaissent, sur la surface de soie des éventails et qui conversent dans le langage des signes. On entend la symphonie des étoffes somptueuses. La soie fait entendre son fifre d'insecte, le gros de Tours murmure voluptueusement, les dentelles tremblent, effrayées. Les femmes de Marivaux traversent la pièce. Ici passe Sylvie, ici Araminthe, là Angélique et Hortense. Les visages, qui ressemblent à ceux des estampes, et qui paraissent appeler, sur leurs joues étoilées de mouches, la signature de Boucher, portent eux aussi cette marque de maniérisme mignon qui se montre partout dans ce siècle de l'artifice. Puis, c'est le bal. Un orchestre d'Italie égrène dans l'air la musique d'un répertoire voluptueux. Les talons rouges dessinent sur le tapis fleuri le z du menuet, où s'abandonnent à la fougue de la gavotte, ou font la roue de la pavane. L'or, le rose, le bleu-ciel chatoient sur les paniers des danseuses et sur les costumes des cavaliers. Toute l'atmosphère est une caresse et tout ce qui passe paraît sortir du carquois de la volupté.

Ainsi ma fantaisie, docile à toute suggestion poétique, brode sur le fond enchanté du tableau où la magie du poète fait revivre cette marquise Eulalie qui, placée entre un abbé à madrigaux et un galant vicomte, distribue rires et indifférence avec une malice charmante. Un page audacieux, de ceux qui pirataient avec la patente de course des rois sur les mers mondaines de la Régence et de Louis XV, sait le secret qui fera s'évanouir le rire d'Eulalie ; et il l'attendra à minuit, dans une gloriette du jardin, qui dort, enveloppée d'ombres bleues. Mais cependant

LE CRITIQUE ET L'ESSAYISTE

Eulalie rit, rit infatigablement, et tandis que la gracieuse nymphe Echo mêle dans la coupe de Tair les perles égrenées de son rire aux notes perdues qu'adoucissent les suaves ondes du vent, la fête, alentour, continue; les heures dansent joyeuses, comme dans la peinture matinale de Guido Reni...

Toucher ainsi l'œuvre du poète, pour la décrire, comme un tableau, suivant un procédé oùlntervienne une certaine activité réflexe de l'imagination, est-ce une méthode légitime de critique? Il ne peut ne pas l'être que par l'insuffisance de qui l'emploie. La composition est d'un ton entièrement nouveau dans notre langue ; parce que la nuance de grâce qu'il y a en elle n'a pas la correcte simplicité de l'élégance classique, ni la vivacité de la gentillesse purement espagnole, faite d'épices et de jus de raisin, que notre poète a chantée, en vers de gesticulations gitanes, dans X Eloge de la segnidille. C'est la grâce de Watteau, la grâce provocante et subtile, piquante et maniérée, de ce XVIII® siècle français, que les Goncourt, qui l'aimèrent et le sentirent si profondément, appelaient « le sourire de la ligne, l'âme de la forme, la physionomie spirituelle de la manière ».

L'originalité de la versification contribue admirablement à l'effet de ce caprice délicieux. Jamais la mesure dodécasyllabique, le mètre vénérable et pesant des chansons de Juan de Mena, que les romantiques rajeunirent en Espagne, après un long oubli, pour leurs évocations légendaires, n'avait retenti à notre oreille d'une manière si particulière. Le poète, dans son atelier, l'a marqué d'un cachet nouveau ; il l'a rendu flexible, mélodieux, plein de grâce, et, le libérant de l'oppression des trois accents fixes et immuables qui l'assujettissaient comme les boucles de son vêtement de fer, il lui a donné un air de plaisir et de mollesse par la vertu duquel les boucles semblent se changer en rubans et le fer en ivoire. Les mètres ofit leur destin! pourrions-nous nous écrier, à ce propos, parodiant le poète anonyme de l'antiquité : voici que le vieux rythme du

PARAPHRASES DE POEMES DE RUBEN DARIO

Livre des Disputes et áe la Danse de la Mort a plié ses genoux pétfifiés de Campeador sur le coussin de roses de la galanterie !

Le même ciel, bleu et opalin, de tableau de Watteau, celui des verlainiennes Fêtes galantes s'étend sur la Divagation, qui vient ensuite. Le poète, se vantant d'un cosmopolitisme idéal, qui répand les plaisirs dans la coupe de tous les sybaritismes humains pour les refondre en une quintessence suprême, déclare qu'il veut donner à son amour tous les charmes et toutes les couleurs propres à la façon d'aimer de chaque race. Marchand curieux á\i vers, il réunit dans sa boutique, pour préparer une scène nuptiale, des statues de Clodion et des mandolines florentines ; des verres à vin du Rhin et des verres pour le vin d'Espagne ; mille trésors exotiques : des tortues et des dragons chinois, et des joyaux de bayadères de l'Inde, et de l'argent ciselé du Japon. Il veut un amour qui soit l' univers. Il veut que, en de successifs avatars, sa bien-aimée lui soit tout, depuis la Diane aux cuisses de marbre, qui brille blanche dans le coin d'un parc de Louis XV, jusqu'à la noire Sulamite du « Cantique »... Mais, examinez bien, et vous verrez comment, audessous de ce changement superficiel, elle reste toujours une Française du siècle des ducs-bergers, une jeune marquise, une petite-fille gâtée de Marivaux, comme cette délicieuse Eulalie qui semble échappée d'une page des Jeux de V amour et du hasard ou des Fausses Confidences. Elle connaît la Grèce par les Arcadies de ce siècle, l'Allemagne par Gérard de Nerval, l'Espagne par Mérimée, l'Orient par Loti... Il y a dans toutes ces strophes des toviches réellement incomparables, et l'on dirait que le poète, en même temps qu'il fait la cour à sa voyageuse, la fait à toutes les exquisités du bien-dire et à toutes les gracieuses pétulances de la forme.

Je pense que la Sonatine, qui égrène ses notes à la page suivante, trouverait son meilleur commentaire dans l'accompagnement d'une voix féminine qui luf prêterait le relief de la

^ 17 € Rüüo. — 2

LE CRITIQUE ET L'ESSAYISTE

mélodie. Le poète lui-même a épargné à la critique la tâche de classer cette composition, en lui donnant un nom qui la caractérise absolument. Il y cultive, presque exclusivement, la vertu musicale du mot et du r3'^thme poétique. Vers ailés, qui défilent, comme un air de mandoline radieux d'amour et de jeunesse. Parfois Timage évoquée en eux, de la triste et songeuse princesse, s'est évanouie en vous que vous en berce encore l'écho intérieur avec la répercussion purement musicale des mots, comme Vair d'un chant dont vous avez désappris le texte... Vous vous imaginez que vous entendez une berceuse très douce et que c'est votre âme qui est dans le berceau, vous vous imaginez que votre âme vient affleurer à votre peau et que des mains de fée vous la caressent, ces légères mains que dessina une fois Régnier, vierges d'avoir « filé le lin des vils labeurs », et qui, sur les fièvres où elles se posaient faisaient « neiger le bon repos de leurs fraîcheurs célestes »'. Une berceuse, rien de plus ; mais n'est-ce pas ainsi que vaut et que se justifie l'oeuvre des poètes? Il n'y a pas longtemps, il était plus à la mode qu'aujourd'hui de saluer la poésie versifiée du mélancolique adieu de certaine héroïne de Richard ¡II à la reine des tristes destins. Mais nous voyons eacore souvent que, condamnée à la proscription — et comme messagère ailée de la pensée et comme art descriptif — par d'autres formes plus vastes de l'expression, elle tend aussi à l'être des domaines du sentiment par le pouvoir infini de la musique, qui est l'unique force capable d'évoquer et d'unir souverainement, dans le concert de la Nature, les confidences de toutes les choses qui pleurent et les confidences de toutes les choses qui rient... Ceci tuera cela-. Quand j'entends dire Le Corbeau de Poe, Le Lac

Page 1