Vous ferez sur les fronts las où vous vous posez
Neiger le bon repos de vos fraîcheurs célestes.
(Henri de Régnier : Les tiiaiiis belles et justes.) 1. En français dans le texte.
PARAPHRASES DE POEMES DE RUBEN DARIO
de Lamartine, qui sont pour moi les deux extrêmes de l'harmonie verbale, quand j'entends les rimes sanglotantes du Sotivenir et des Nuits, mille choses en outre battent des ailes dans ma mémoire, comme des oiseaux menacés de mort. Et alors je jure que l'infini aura beau s'ouvrir derrière l'horizon révélé par la magie sublime dés Schumann et des Wagner, elle partagera perpétuellement Tempire des vibrations sonores avec cette autre musique qui n'a pas besoin de s'attacher à des choses tangibles, qui naît directement du contact de 1 idée au moment où elle entre dans le moule de la parole, qui, en même temps, signifie et suggère, qui a des instruments subtils et merveilleux dans l'orchestre de ses lettres immobiles, dont les traits — comme des cordes tendues ou de sonores tubes de métal — semblent se plier et se déplier de cent manières étranges, pour arracher aux ondes captives de l'air des vibrations inconnues... Oui, je crois que pour que reste en équilibre le trépied du vers, il suffit que se maintienne le pied qui repose sur la musique. Mort pour l'idée, mort pour le sentiment, le vers se justifierait encore comme cavalier de l'onde sonore.
Ruben Dario a consacré deux compositions à glorifier la candide beauté du cygne, que j'ai dit que sa poésie tient pour une sorte de génie familier. La première s'appelle Blason et la seconde porte le nom même de l'oiseau. Ce sont deux hommages différents. Pour chanter le C3^gne peint sur l'azur du blason d'une comtesse espagnole, le poète semble lui préparer dans ses vers le lit brillant et écumeux d'un lac dans un parc de Le Nôtre et alors, l'image qui, docile à l'appel du poète, se lève dans notre esprit est celle du cygne méridional, le cygne de Léda — ce blanc rameur de l'Eurotas — glorieux dans le tableau de Léonard, divinement chanté par Leconte en son évocation d'Hélène. Et quand, pour saluer l'aurore de Wagner, les vers du poète appellent une seconde fois le cygne, voici que se déploie devant nos yeux l'autre vol de l'oiseau légendaire, et
LE CRITIQUE ET L'ESSAYISTE
c'est le cygne du Nord qui chante alors, dominant le fracas du marteau formidable de Thor et les trompettes qui célèbrent Tépée d'Argantyr.
Jai dit tout à l'heure pourquoi il me paraît bien qu'un poète comme celui dont je parle dans cette confession d'impressions, aime le cygne et le caresse dans ses vers. En outre, une poésie du caractère de la sienne, qui a triomphé en proclamant un but, plus ou moins bien fondé, de rénovation, doit reconnaître quelque chose qui lui appartient en propre dans le symbolisme classique du cygne. Le chant de Toiseau d'hermine est, pour la légende traditionnelle, un s3'^mbole de crépuscule, un symbole de chose qui meurt; mais, par contre, le cygne sacré entre les ailes de qui le dieu de la lumière descendit sur Delphes de la réo-ion glacée, ne symbolisait-il pas aussi, dans la fable grecque, la révélation de la lumière nouvelle et ne portait-il pas dans la blancheur de son plumage immaculé l'emblème de la clarté qui naît ? La poésie révolutionnaire de Ruben aspitant à représenter, en plus d'une rénovation, un tamise ment de la lumière, cette nouvelle lumière, tamisée dans l'écume, ne pourrait pas être annoncée, comme celle de toutes les aurores, par le chant du coq criard, mais par la présence héraldique d'un cygne. Qui met en doute que le cygne soit le moins terrestre et le plus aristocratique des oiseaux? Aristocratique par sa pureté de neige intacte ou de blanc lin monacal, aristocratique par son bienveillant recueillement, aristocratique par l'association inséparable que les fables humaines font de lui avec les choses les plus délicates de la tradition et avec les rêveries les plus belles du mythe, depuis l'épisode de Léda jusqu'à la légende blanche de Lohengrin... Les ailes diaphanes, la silhouette du long col très candide paraissent se dessiner, à travers la transparence du papier, sous les vers que notre poète dédie au blason de la comtesse de Peralta. Délicate, féminine, gracieuse, ne pourrait-on pas dire que,
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comme l'Hélène classique, sa poésie a du sang de cygne dans ses veines bleues ?...
Il y a dans le livre deux autres compositions où le poète témoigne de 'sa volonté d'être aimable avec l'atjnosphère de la ville où sa figure littéraire a trouvé ses traits dominants et définitifs, avec l'atmosphère où a fleuri ce « dernier mois de printemps )) de sa production, représenté par les Proses.
Ce sont une délicieuse chanson de carnaval et quelques élégants quatrains en alexandrins où il fait la description d'une matinée à la campagne avec le charme, plus courtisan que rustique, des jardins de Versailles. L'une et l'autre composition sont admirables d'aisance. I.a Chanson est une de ces gracieuses parades d'agilité et de gaieté où Banville, ne prétendant à rien de plus qu'à être un Deburau, un mime de la poésie lyrique, trouve mo3"en d'être un Deburau, un mime de talent. Mais en réalité, la couleur locale n'est, dans l'une comme dans l'autre, représentée que par des noms. Nous ne sommes sortis qu'à moitié de l'atmosphère que jusqu'alors nous avons respirée dans le livre et que nous retrouverons — tournées quelques pages — avec le souper galant du Faisan et le dialogue d amis de la Garçonnière. C'est ainsi que sous l'ombrage du vieil Ombu de Santos Vega et parmi les branches des aubépines en fleur, en menant sa mule, en costume de bal paré, dans la confusion du corso de nos mascarades galvaudées, le poète évoque toujours le geniiis loci de la scénographie de Paris. Il est arrivé quelque chose de semblable à Guido Spano avec certaines compositions de motif local, où les réminiscences de l'Attique s'aperçoivent immédiatement derrière les noms de terroir et où il nous semble voir un liseron de nos bois sauvages enlaçant la fine colonne d'un petit temple. La poésie entièrement anti-américaine de Dario produit aussi un certain effet de disparate, quand
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elle se détache sur le fond encore sans expression ni couleur de notre Cosmopolis américaine toute faite de prose. Émanation de boudoir., qui aspire à se diluer dans une bouffée de fabrique ; poudre d'or parisienne sur le new-yorkisme buenosa}^rien.
Elle plaît mieux lorsqu'elle retourne en son milieu naturel. Le Faisan^ à quoi nous avons fait allusion il y a un instant, nous en offre un exemple parfait. Une composition qui est le chef-d'œuvre de la Frivolité. Un thème d'une rapidité et d'une légèreté qui paraissent la faire d'autant plus charmante. Le souvenir d'une aventure galante, d'un repos sur la branche de l'amour fugitif, le souper d'une nuit de carnaval dans le cabinet d'un café parisien. La strophe de Brizeux, le ternaire monorime des h5^mnographes médiévaux, — hispanisé dans Lî' Fíz/5¿zw de manière à le faire demeurer, à partir de là pour toujours, parmi les coupes et les thyrses de notre métrique — se soumet suavement à recevoir dans son sein cet or liquide, excitant et doux. Le poète décrit, avec un vocabulaire que l'on dirait choisi dans un atelier de mosaïstes curieux, la scène, musicalement accompagnée par la triomphante symphonie du carnaval, parfumée par les aromes des vins, les roses et les fraises, et présidée par l'oiseau d'or, symbole de la table exquise. Il nous conte qu'il avait revêtu en cette nuit de masques le blanc costume de Pierrot ; et la mélancolie finale qui rêve, comme une écume apaisée, dans ces monorimes somptueux, ressemble à la pâleur ÚM gourmand^ enfariné. Non pas « qu'il neige là-dedans » ; c'est simplement un flocon de farine argenté par la lune... Mais quelle suggestive habileté dans le rendu de la sensation de l'ambiance ! Quel art adorable dans l'orfèvrerie de cette expression, où chaque mot est en valeur comme une facette de pierre précieuse, comme une veine de nacre, comme une de ces insaisissables étincelles de la lumière qui doivent consteller de dia-