‹ Pages choisies;Chapitre 2 sur 63 · PARIS LIBRAIRIE FÉLIX ALCAN · texte numérisé non relu

PARIS LIBRAIRIE FÉLIX ALCAN

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Tins .'r..:r« .(.^ voproilurtion, de traduction et d'adaptatioa r étervés pour tous pays.

PREFACE

Me sera-t-il permis de dire, comme qiielqii un qui entre en conversation avec un public devant lequel il. doit se présenter lui-même^ que José Enrique Rodó était un homme supérieur de notre Amérique latine?

Dans son enfance, il fut le fils gâté d'une famille riche et ancienne. Elevé à la première école laïque ouverte dans son pays ^ cest à son foyer qu'il reçut cette éducation catholique dépourvue de cléricalisme, mais pleine de religion et des principes moraux que nos mères savent donner làbas. A l'âge oit Von apprend ci connaître les amertumes et les douceurs de vivre., Rodó., orphelin de père, commença ses études universitaires. Elles furent si brillantes quà vingt et un ans à peine, il faisait l'admiration de ceux qui V écoutaient disserter de littérature, d'histoire^ de voyages, avec aisance et avec un savoir sans pédantisme.

Il déserta les classes pour voler tout seul dans le vaste champ de Vart et de la pensée. Il y entra en triomphateur. Plus que le veni, vidi, vici, de César aurait pu lui servir de devise l'exclamation hautaine de l'auteur de Childe Harold : « Je me suis réveillé fameux ». Et il sut rester fidèle à ce réveil. On peut, lui appliquant ce jugement qu'il donna sur l'écrivain équatorien Montalvo, dire de Rodó qu' « il apporta ¿i l'exercice de la littérature la ferveur, la

$ I $ RODO. — a

nCGO D. BARB AGE LATA.

persévérance^ le respect et le ^èlc d'un sacerdoce ». // ne laissa passer de jour sans officier devant ses autels; il ne laissa passer de jour sans écrire la page, qui, relue, corrigée ensuite, alla se joindre -aux autres et former ces livres « en perpétuel devenir », en incessante gestation.

Cette gestation a été subitement arrêtée par la mort, qui a surpris le penseur dans sa quarante-cinquième année, nous rappelant une fois de plus le cri troublant de Mciiandre : « L'homme aimé des Dieux meurt jeune. ' Pannénon ! » Cette mort prématurée produisit en nous, ses élèves, la sensation de V extinction de plusieurs lumières en notre esprit.

Rodó vécut toujours en beauté. Il aima sans défaillances le vrai, le bon et le beau, ces trois enfants d^ Emerson « nés le même jour et qui réapparaissent sous différents noms dans tout système de pensée ». De là V admirable uniformité de son œuvre composée comme ces ondes successives qui se pressent, grandissent et engendrent en se confondant la vague formidable qui ne se déforme pas dans sa croissance, mais s'élargit et s élève jusquà s imposer et triompher.

Il posséda, comme bicn^peu, le sens des nuances, dont il aima parler dans ses écrits. Il sut expliquer, comme aucun de ses compatriotes, les avantages et la vraie influence du romantisme en littérature. Et que pouvait-on demander de plus à celui qui eut en haute estime le talent de Paul de Saint-Victor dont les Hommes et les Dieux ont été répandus dans sa. patrie par ses louanges et ses conseils.

Son style, influencé par les auteurs français de l'époque antérieure et postérieure au naturalisme et parles écrivains de r âge d'or de la littérature espa[rHole,est attique, profond^ très personnel. Il a le brillaiit de V or poli, la trempe et la flcxibit iic de Vncirr dr Tolède. Les par<'^h"< son! sntts la

PREFACE

plume de Rodó la glaise infilléable que V artiste façonne à son goût ; il en joue sans s'égaler jamais, trouvant toujours r expression juste, V adjectif conforme, le son qui convient à la chute des phrases. Il peint, sculpte, cisèle, ¿inaille, avec le goût de V écrivain le plus fin, sans jamais altérer la langue, en lui conservant un certain archaïsme voulu, sans cesser jamais d'être personnel et américain.

Aimant peu les rhéteurs, dont « la froide application assemble péniblement en une mosaïque de conventionnelle correction des mots que ne vint jamais animer le soiifñe tiède de V âme » // ne négligea cependant pas de polir, d'effacer et d'ajouter comme le conseille Boileau. Mais c'est en esprit seulement qu' il polissait, ejfaçait et ajoutait. Che^ lui V expression définitive de la pensée était toujours postérieure à Vidée créatrice, tant il avait le constant souci de la beauté de la forme et de la musique du verbe.

Il crut de cette façon réaliser latâche qu il s était imposée « de donner à la prose castillane la couleur, l'éclat, la mélodie, de lui infuser du sang , de lui donner des nerfs, de consommer la réaction que les romantiques et les réalistes du dernier siècle ne réalisèrent qu' à moitié dans la syntaxe et le lexique ». // crut, en outre, avec Marc VEvangéliste, que <<• tout peut se dire en paraboles » et cest en paraboles qu'il nous expose ses aphorismes, qii'il nous déveloùpe ses thèses. Son talent, son érudition lui en fournissent ¿i chaque pas ; sa façon de les dire les rend inou^ bliables.

Quand Rodó naquit à la vie littéraire, la tradition de la culture de Montevideo, sa ville natale, se renfermait dans le classique Acuña de Figueroa et dans les romantiques

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HUGO D. BAIlfí AGE LATA.

qui, avec Adolfo Berro, avaient chanté les misères et les douleurs des humbles et qui, avec Juan Carlos Góme;^, le compatriote qui le séduisit le plus peut-être, avaient manifeste Vaudace et la gravité d'hommes toujours disposés ci lutter pour le triomphe de la Justice et pour l'Idéal.

La formation cosmopolite de la capitale de V Uruguay, dans laquelle les étrangers d'origine latine prédominent, a toujours donné à ses habitants en matière philosophique un large esprit, qui encouragea de longue date son premier caudillo Artigas et que plus tard influencèrent par leurs livres les Saint-Simon, les Lerminier , les Cousin, les fouifroy., les Villemain, les Sainte-Beuve., les Laboulaye, les Lamennais et les Quinet dans la longue lutte que les Uruguayens eurent à soutenir contre le tyran argentin Rosas.

Dans les années qui suivirent la naissance de Rodó les esprits les plus pondérés de son pays cherchèrent un soulagement à latyrajtnie qui sévissait alors dans leur propre territoire dans des discussions philosophiques quicachaient au fond, tels ces vieux reliquaires qui ne donnent pas toujours l'idée des richesses quils renferment, de vastes visées politiques. Ces discussions-là orientèrent les idées vers des voies nouvelles et attirèrent V attention de la jeunesse qui observait leur marche sans savoir au j tiste par où elle devait prendre.

Seul un romancier mi-romantique, mi-historien et un poète quelque peu révolutionnaire réussirent à donner aux lettres uruguayennes une tendance nationale et moderne, avant que Rodó vînt apporter un souffle de rénovation qui devait, par ondes concentriques, ébranler l'air moral d'un bout à Vautre du continent hispano-américain.

Il apparut à l'heure oîi une jeunesse désorientée., confondant symbolistes et parnassiens, s'enlisait en un décaden-

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