DE LÀ NÉCESSITÉ D'ÉVITER LA SPÉCIALISATION
La divergence des vocations personnelles donnera divers sens à votre activité, et fera prédominer une disposition, une aptitude déterminée, dans l'esprit de chacun de vous. — Vous serez les uns, hommes de science, les autres, artistes, les autres,
LE CRITIQUE ET L'ESSAYISTE
hommes d'action. — Mais, au-dessus des attachements qui pourraient vous lier individuellement à telle application, à tel mode de vie. doit veiller, au plus intime de votre âme, la conscience de l'unité fondamentale de votre nature, qui exige que chaque individu humain soit, avant tout, et sur toute autre chose, un exemplaire non inutile d'humanité, dans lequel aucune faculté de Tesprit ne reste oblitérée, et aucun intérêt universel ne perde sa vertu communicative. Avant les modifications de profession et de culture il y a l'accomplissement du destin commun des êtres rationnels. « Il }' a une profession universelle, qui est celle à' homme », a dit admirablement Guyau. Et Renan, rappelant à propos des civilisations déséquilibrées et morcelées, que les fins de la créature humaine ne peuvent être exclusivement savoir, sentir et imaginer mais doivent être réellement et entièrement humaines, définit l'idéal de perfection vers lequel elle doit acheminer ses énergies : la possibilité d'offrir dans un type individuel un tableau abrégé de l'espèce.
Aspirez, donc, à vous développer autant que possible, non pas sous un seul aspect, mais dans la plénitude de votre être. Ne haussez les épaules devant aucune noble et féconde manifestation de la nature humaine sous prétexte que votre organisation individuelle vous attache de préférence à des manifestations différentes. Soyez spectateurs attentifs là ou vous ne pouvez être acteurs. Quand certaine conception très fausse et vulgarisée de l'éducation, qui la représente exclusivement subordonnée à une fin utilitaire, s'obstine à mutiler, au moyen de cet utilitarisme et d'une spécialisation prématurée, l'intégrité naturelle des esprits, et s'efforce de proscrire de l'enseignement tout élément désintéressé et idéal, elle ne prend pas suffisamment garde au péril de préparer ainsi pour l'avenir des esprits étroits qui, incapables de considérer plus que le seul aspect de la réalité avec quoi ils sont immédiatement en contact, vivront séparés par des déserts glacés des esprits qui, au sein de la même
ARIEL
société, se seront attachés à d'autres manifestations de la vie. La nécessité pour chacun de nous de nous consacrer particulièrement à une activité déterminée, à un seul mode de culture, n'exclut pas, certainement, la tendance à réaliser, par l'harmonie intérieure de l'esprit, le destin commun des êtres raisonnables. Cette activité, cette culture seront seulement la note fondamentale de l'harmonie. Le vers célèbre où l'esclave de la scène antique affirma que, puisqu'il était homme, rien d'humain ne lui était étranger, compte parmi les cris, qui, à cause de leur sens inépuisable, retentiront éternellement dans la conscience de l'humanité. Notre capacité de comprendre ne doit avoir pour limite que l'impossibilité de comprendre les esprits étroits. N'être capable de voir dans la Nature qu'une seule face, et parmi les idées et les intérêts humains, qu'un seul équivaut à vivre enveloppé dans une ombre de rêve percée d'un seul rayon de soleil. L'intolérance, l'exclusivisme qui, quand ils naissent de latyrannique absorption d'un enthousiasme élevé, de l'excès d'un idéal désintéressé, peuvent mériter justification et même sympathie, se changent en la plus détestable des infériorités quand, dans le cours d'une vie ordinaire, ils prouvent la limitation d'un cerveau impuissant à refléter plus qu'une apparence partielle des choses. "