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En français dans le texte

LE CRITIQUE ET L ESSAYISTE

ses cieux, ni dans l'innocence de ses fleurs, ni dans la transparence de ses eaux, il n'}^ a pour moi la condensation de poésie qui se trouve dans cette cendreuse marine tropicale. Poésie qui, comme le papillon de la larve, naît de la couleur de l'ennui. Les plages arides, le plomb de la faible vague, le brouillard, la fumée du charbon, l'écume sale des quais, tout cela qui dans la réalité s'appelle dégoût, se nomme, transposé par la contemplation, jouissance très singulière, et — triomphant paradoxe de l'art — l'arc-en-ciel reste vaincu par la brume.

Je compare à mon impression de la Symphonie celle dun tableau allégorique : Nouvel an, qui suit immédiatement dans le recueil. A peine l'ai-je ^cité que je le sens se* reproduire, radieux, dans ma mémoire. Et cependant c%st une pièce de Ruben Dario que j'ai entendu discuter. L'opinion se partageait entre ceux qui la tenaient pour triviale et ceux qui l'estimaient charmante II est entendu que je me range parmi ces derniers, mais la vérité est que je renoncerais à justifier mon avis dans les formes habituelles de la critique. Lisez-la vous-mêmes. Pour ma part, je continue à croire ce que j'affirmai en une autre occasion : cette ingrate lutte avec les insuffisances du mot. limité et rebelle, qui fait que le poète désirerait changer l'idiome misérable des hommes pour un autre qui lui donnât un moment la sensation î< du soupir et du rire », qui fût couleur et qui fût musique, cette lutté'tourmente, plus inutilement encore, l'esprit du juge es -choses littéraires, lorsqu'il s'efforce de traduire en vocables certaines subtilités cachées de l'impression, certaines nuances et certaines délicatesses du sentiment. Parfois, transcrire est une manière de juger. Ce qui fait pour moi la grâce admirable de cette allégorie est une des choses qui ne se pourraient démontrer que par le procédé facile de la transcription, que je considère comme inopportun et oiseux quand il s'agit d'articles écrits, comme celui-ci, pour des gens qui connaissent l'œuvre jugée.

PARAPHRASES DE POEMES DE RVBEN DARÍO.

Sous le titre de Verlaine, le poète a ajouté au recueil deux de ses plus singulières pièces. Elles m'amènent à formuler ici une question qui m'inquiète, depuis que j'ai entendu se vulgariser la comparaison entre Ruben Dario et le poète de Sagesse, comparaison à laquelle Michel de Kaplan a ajouté le poids de son suf-;frage dans un des derniers numéros du Mercure d'Amérique. Lame du dernier grand poète de la France est-elle vraiment lempreinte à laquelle s'est marquée l'âme poétique de Ruben Dario? Il ne me semble pas douteux que l'on puisse reconnaître dans le génie de notre poète beaucoup des éléments psychologiques et beaucoup des éléments littéraires qui entrent dans la composition du legs complexe de Verlaine, mais je ne crois pas que l'on puisse voir également reproduit, de l'un à l'autre poète, le caractère de l'ensemble : cette vertu chimique de l'ensemble, qui engendre le précipité de la personnalité. Ce qui marque d'une façon toute particulière Verlaine, c'est cette union de barbarie et de byzantinisme, d'enfance et de caducité, de perversion et de tendresse; c'est cette âme candide, comme une colombe effrayée, serrée dans la griffe perverse qui jaillit des sens exaspérés et du cœur opprimé, c'est cette divine inconscience qui paradoxalement serait celle d'un poète très difficile et raffiné ou d'un jongleur savant en subtilité de magie et d'amours : tout cela qui donne à sa poésie l'aspect d'un ciel limpide, transparent et bleu où tout à coup s'emporte un nuage de formidable tempête pour laisser aussitôt revenir le bleu et la sérénité. Et cette dualité très étrange par quoi Verlaine, sans cesser d'être la plus raffinée des organisations littéraires et le symbole vivant de nos contradictions et de nos doutes est, en même temps, le seul des poètes modernes qui mérite le nom sacré et religieux de barde, que réclamait pour Shelley le prince des critiques anglais, cette dualité ne se reproduit certainement point en Ruben Dario, artiste entièrement conscient et maître de soi. artiste complète- *ment responsable de ses entreprises, de ses victoires, de ses

LE CRITIQUE ET L'ESSAYISTE

défaites et dans le talent pleinement civilisé de qui ne reste — comme c'est le cas pour l'âme de Lélian, — aucun vestige brut de spontanéité, aucune part de primitif.

Le Répons sur la tombe de Verlaine est, malgré le nom austère qu'il porte, une élégie imprégnée d'une idéale sérénité, pleine de grâce et de lumière, comme les rites des funérailles classiques, et sur laquelle se répand le balsamique arome des tombeaux grecs. Quant au Chant dît sang, il évoque quelquesunes des choses tragiques ou émouvantes que l'association des idées peut représenter à l'esprit devant la brûlante liqueur de la vie. Chaque strophe pose son onction sanglante, et chacune des taches de sang qui empourprent ce bouquet composé parmi les buissons, a été recueillie dans l'effusion d'une blessure différente. Dans ces vers ondoie la pourpre répandue des batailles, coule le vin de feu des veines du martyr, fleurissent les roses liquides du sacrifice virginal et déborde, comme d'une source impure, le sang du suicide et du supplicié qui colore les derniers quatrains du rouge sombre de l'hématite. Le poète a associé à chaque strophe — usant d'un procédé semblable à celui des premières stances des Voix de Verlaine — le nom de l'instrument adéquat à suggérer musicalement l'idée qui s'y exprime ou la scène qui s'y trouve décrite.

Le livre finit par une intéressante composition symbolique intitulée Le royaume intérieur et qui peut se rapporter à celles que nous avons tout à l'heure citées par une réminiscence du Crimen ainoris verlainien. Jeune captive, l'âme du poète regarde pas.ser, de son château charnel, s'avançant sur une route couleur de rose comme celles qui sont peintes dans les Vies de Saints de Fra Domenico, une procession de vierges qui sont les sept Vertus et un groupe d'adolescents, qui sont les sept Péchés. Et l'âme, qui les suit du haut de sa solitude, reste pensive, autant à cause de la satanique beauté des Péchés que de la divine grâce des Vertus. Admirable, l'originalité de l'exécution."

PARAPHRASES DE POEMES DE RiBEi\ DARIO.

Il y a un cliarme expressément préraphaélite dans ce tableau symbolique. La description de la blanche théorie virginale est d'une enchanteresse et féminine grâce. Toute couleur s'absorbe en elle, mystiquement évanouie. La béatitude de la blancheur enveloppe le tableau d'un sourire idéal. Du choc des rimes jaillissent des éclats d'écume. Il semble que des lys s'effeuillent sur les vers... Et puis, quand y passent les satàns de la tentation, resplendissants et fascinateurs, avec la note violente de leurs pourpres, le fond du tableau admirablement s'allume et s'ensanglante ; on le dirait fouetté durement par la lumière de pierreries d'une magnificence infernale, charbons ardents et escarboucles l'illuminent, et les rimes qui s'entrechoquent font, au lieu de la candide écume de la scène précédente, des éclairs rouges et sinistres. L'opposition de ces deux tableaux me paraît d'un effet suprême. Le vers opale joue avec le vers rubis. Et, quant à la signification intérieure du morceau, je crois que ce que j'ai dit auparavant sur la nature littéraire de Ruben Dario me dispense d'examiner la qualité de cet admirable symbole de l'âme du poète, également sensible aux caresses de la Vertu et aux caresses du Péché, lorsque l'un et l'autre se parent du pouvoir fascinant de la forme.

Rubén Darío : Su personalidad literaria. • Su última obra.

ARIEL

PREFACE

Ce soir, le vieux maître vénéré, qu'on avait coutume d'appeler Prospero, par allusion au sage magicien de îa Tempête shakespearienne, prenait congé de ses jeunes élèves après une année passée de travail, les ayant assemblés une fois encore autour de lui.

Ils étaient arrivés à la vaste salle d'études dans laquelle un goût délicat et sévère s'efforçait partout à honorer la noble présence des livres, fidèles compagnons de Prospero. Dans la salle trônait (comme le génie de son atmosphère sereine) un bronze parfait qui figurait V Ariel de la Tempe le. Auprès de ce bronze s'asse3^ait habituellement le maître, et c'est pour cela qu'on lui donnait le nom du magicien, que sert et aide dans le drame le personnage fantastique qu'avait interprété le sculpteur. Mais peut-être y avait-il, dans son enseignement et dans son caractère, à ce nom une raison et un sens plus profonds.

Ariel., génie de l'air, représente, dans le symbolisme de l'œuvre de Shakespeare, la partie noble et ailée de l'esprit. Ariel c'est l'empire de la raison et du sentiment sur les basses stimulations de l'irrationnel; c'est l'enthousiasme généreux,

I. Pour faciliter la lecture du considérable fragment que nous avons extrait de "l'ensemble à' Ariel, nous l'avons subdivisé en paragraphes, auxquels nous avons ajouté des titres. (Note du traducteur.)

ARIEL

le mobile élevé et désintéressé dans Taction, la spiritualité de la culture, la vivacité et la grâce de l'intelligence, le terme idéal à quoi tend la sélection humaine, effaçant dans l'homme supérieur les tenaces vestiges de Caliban, S3-mbole de sensualité et de turpitude, avec le ciseau persévérant de la vie.

La statue, d'un art véritable, montrait le génie aérien au moment, où, libéré par la magie de Prospero, il va s'élancer dans les airs pour s'épanouir en un éclair. Les ailes déployée^, le léger vêtement délié et flottant et damasquiné d'or par la caresse de la lumière sur le bronze ; le large front dressé, les lèvres entr'ouvertes par un sourire serein, tout dans l'attitude à' Ariel indiquait admirablement le gracieux élan du vol, et par une inspiration heureuse, V^oxX. qui avait donné à son image la fermeté sculpturale était parvenu à lui conserver, en même temps, l'apparence séraphique et la légèreté idéale.

Prospero caressa, ci méditant, le front de la statue; il disposa ensuite le groupe juvénile autour de lui, et de sa voix ferme, cette voix magistrale, qui avait, pour fixer l'idée et s'insinuer de l'esprit, tantôt la pénétration éclaircissante du rayon de lumière, tantôt le coup incisif du ciseau dans le marbre, l'attouchement et l'empreinte du pinceau sur la toile ou de l'onde sur le sable, il commença de parler, écouté avec une attention affectueuse.

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