APOLOGUE DE LA RETRAITE DU ROI
Il y avait une fois un roi patriarche, dans cet Orient vague et naïf où aime se réfugier la joyeuse troupe des contes. Chez lui vivait son règne la candide enfance des tentes d'Ismaël et des palais de Pylos. La tradition lui laissa depuis, dans la mémoire des hommes, le nom de roi hospitalier. Très grande
AniEL.
était sa compassion. En elle tout malheur, qui y tendait comme par son propre poids, s'y perdait. Vers son hospitalité accouraient également le pauvre pour un peu de pain blanc, et Tàme désolée pour le baume de la parole caressante. Son cœur réfléchissait comme une sonore plaque sensible le r^^thme des autres. Son palais était la maison du peuple. Tout était liberté et animation dans cette auguste enceinte, dont l'entrée n'eut jamais de gardes pour l'interdire. Sous les portiques ouverts s'assemblaient les bergers lorsqu'ils consacraient leurs loisirs à des concerts rustiques; les anciens causaient à la tombée du soir; et de jeunes groupes de femmes disposaient sur des joncs tressés les fleurs et les grappes qui composaient l'unique dîme royale. Les marchands d'Ophir, les colporteurs de Damas franchissaient à toute heure les grandes portes et étalaient à l'envie, aux regards du roi, les étoffes, les joyaux, les parfums. Près de son trône se reposaient les pèlerins accablés. A midi les oiseaux se donnaient rendez-vous pour recueillir les miettes de sa table, et à l'aube les enfants arrivaient en bandes turbulentes au pied du lit où dormait le roi à la barbe d'argent, et lui annonçaient la présence du soleil. Sa libéralité infinie comprenait également les êtres sans bonheur ^t les choses sans âmes. La Nature éprouvait aussi l'attrait de son appel généreux; les vents, les oiseaux et les plantes semblaient rechercher comme dans le m3^the d'Orphée et dans la légende de saint François d'Assise, l'amitié humaine dans cette oasis hospitalière. De la graine tombée par hasard germaient et fleurissaient dans les joints des pavés et des murs, les giroflées des ruines sans qu'une main cruelle les arrachât, sans que les foulât un pied malfaisant. Par les fenêtres entr'ou vertes pénétraient dans l'intérieur des chambres du roi les plantes grimpantes hardies et curieuses. Les vents fatigués laissaient abondamment tomber sur le château royal leur charge de parfums et d'harmonies. Se cabrant depuis la mer voisine, comme si elles voulaient le ceindre de leur embras-
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sèment, les vagues l'éclaboussaient de leur écume. Et une liberté paradisiaque, une immense réciprocité de confiance entretenaient partout l'animation d'une fête sans fin.
Mais au dedans, tout à fait au dedans, isolée du château fastueux par des canaux couverts, cachée aux yeux du vulgaire — comme « l'église perdue » de Uhland au plus secret de la forêt — au bout de sentiers ignorés, se trouvait une salle mystérieuse, où il n'était permis à personne de mettre le pied, sauf au roi luimême, dont la charité, dès le seuil, se changeait alors en un apparent égoïsme d'ascète. D'épaisses murailles l'entouraient. Ni un écho du fracas extérieur, ni une note échappée du concert de la Nature, ni une parole tombée de lèvres humaines, ne parvenaient à franchir l'épaisseur des assises de porphyre, ni à ébranler une onde de l'atmosphère dans la demeure interdite. Un religieux silence y veillait la'chasteté de l'air endormi. La lumière, que tamisait l'émail des vitraux, arrivait languissante, d'un pas mesuré, inaltérablemcnt égal et se diluait comme un flocon de neige, qui tombe en un nid tiède, dans le calme d'une ambiance céleste. Jamais ne régna paix si profonde, ni dans une grotte océanique, ni dans la solitude des bois. Parfois, lorsque la nuit était transparente et tranquille, la toiture lambrissée s'ouvrant à la façon de deux valves de nacre, la demeure laissait planer sur elle la magnificence des ombres sereines. Dans l'atmosphère flottait, comme une onde indestructible, la chaste essence du nénuphar, le parfum évocateur de l'assoupissement pensif et de la contemplation de l'être lui-même. D'imposantns cariatides gardaient les portes d'ivoire dans l'attitude des silentiaires. Au chevet du lit, des figures sculptées parlaient d'idéal, de recueillement, de repos. Et le vieux roi assurait que, malgré qu'il n'ait été donné à personne de l'accompagner jusqu'ici, son accueil n'en restait pas moins, dans cette mystérieuse retraite, généreux et large comme toujours, sauf que ceux qu'il réunissait à l'intérieur de ces discrètes murailles étaient des convives
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impalpables, des hôtes imperceptibles... Là le roi légendaire rêvait, là il se libérait de la réalité, là ses regards se tournaient en dedans et ses pensées se polissaient dans la méditation comme des graviers lavés par l'écume, là sur son noble front se déployaient les blanches ailes de Psyché... Et puis, quand la mort vint lui rappeler qu'il n'avait été dans son palais qu'un hôte de plus, l'impénétrable demeure resta fermée et muette pour toujours, pour toujours abîmée dans son repos infini; personne ne la profana jamais, parce que personne n'eût osé mettre un pied irrespectueux là où le vieux roi avait voulu être seul avec ses rêves et isolé dans l'extrême Thulé de son âme. J'offre à ce conte le décor de votre royaume intérieur. Ouvert, avec une salutaire libéralité, à tous les courants du monde comme la maison du monarque confiant, il y a en lui, en même temps, la cellule cachée et mystérieuse ignorée des hôtes profanes et qui n'appartient à personne qu'à la sereine raison. Ce n'est que quand vous aurez pénétré au sein de l'inviolable sanctuaire que vous pourrez, en réalité, vous appeler des hommes libres. Ils ne le sont point ceux qui, aliénant follement la maîtrise d'eux-mêmes en l'honneur de la passion désordonnée ou de l'intérêt matériel, oublient que, selon le sage précepte de Montaigne, notre esprit peut être un objet à prêter, mais non pas à donner. La pensée, le rêve, l'admiration, tels sont les noms des impalpables visiteurs de ma cellule. Les Anciens les impliquaient dans leur noble compréhension du loisir, qu'ils tenaient pour l'occupation la plus élevée d'une existence vraiment rationnelle, l'identifiant avec la liberté de pensée émancipée de toute basse influence. Le noble loisir était un emploi du temps qu'ils opposaient, comme expression de la vie supérieure, à l'activité économique. Attachant exclusivement à cette haute et aristocratique idée du repos sa conception de la dignité de la vie, l'esprit classique trouve son atténuation et son complément dans notre moderne croyance de la dignité du
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travail utile. Et ces deux directions de l'âme peuvent composer, dans l'existence individuelle, un rythme, sur le nécessaire maintien duquel il ne sera jamais inopportun d'insister. L'école stoïcienne, qui colora le couchant de l'antiquité comme d'un resplendissement anticipé du christianisme, nous a légué une simple et émouvante image de la préservation de la liberté intérieure, même au milieu des rigueurs de la servitude, dans la belle figure de Cléanthe, de ce Cléanthe qui, obligé d'employer la force de>ses bras d'athlète à remplir l'auge d'une fontaine et à remuer la meule d'un moulin, consacrait à méditer les trêves de cette occupation misérable, et traçait d une main calleuse, sur les pierres du chemin, les maximes entendues des lèvres de Zenon, Toute éducation rationnelle, toute parfaite culture de notre nature prendront pour point de départ la possibilité de stimuler en chacun de nous la double activité que symbolise Cléanthe.
Encore une fois, le principe fondamental de votre développement, votre devise dans la vie doivent être de maintenir l'intégrité de votre condition d'homme. Aucune fonction particulière ne doit jamais prévaloir sur cette finalité suprême. Aucune force isolée ne peut satisfaire les fins rationnelles de l'existence individuelle, pas plus qu'elle ne peut produire d'ordre harmonieux dans l'existence collective. De même que la déformation et le rapetissement sont, dans l'âme des individus, le résultat d'un objet exclusif imposé à l'action et d'un seul mode de culture, la .fausseté de l'artificiel rend éphémère la gloire des sociétés qui ont sacrifié le libre développement de leur sensibilité et de leur pensée, soit à l'activité mercantile, comme en Phénicie ; soit à la guerre, comme à Sparte; soit au mysticisme comme dans la terreur de l'an Mil; .soit à la vie de société et de salon comme dans la France. du XVIIT siècle. En vous préservant donc contre toute mutilation de votre être dans tous les nobles sens, pensez, en même temps, que la plus facile et la
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plus fréquente des mutilations est. dans l'état actuel des sociétés humaines, celle qui oblige l'àme à s'abstenir de ce genre de vie intérieure où trouvent leur atmosphère propre toutes les choses délicates et nobles que, au plein air de la réalité, brûle le souffle de la passion impure et proscrit l'intérêt matériel : la vie dont font partie la méditation désintéressée, la contemplation idéale, le loisir antique, l'impénétrable demeure de mon conte.