LE BEAU DOUBLE LE BIEN
Faire sentir le beau est une œuvre de miséricorde. Ceux qui voudraient que le bien et la vérité se manifestassent invariablement dans des formes sèches et sévères m'ont toujours paru de traîtres amis du bien et de la vérité. La vertu est aussi une espèce d'art, un art divin ; elle sourit maternellement aux Grâces. L'enseignement qui se propose de fixer dans les esprits l'idée du devoir comme celle de la plus sérieuse réalité doit tendre à la faire concevoir en même temps comme la plus haute poésie. Guyau,le roi des belles comparaisons, en emploie une, irremplaçable, pour exprimer ce double objet de la culture morale. Le penseur parle des revers sculptés du chœur d'une église gothique où le bois, travaillé sous l'inspiration de la foi, présente, sur use face des scènes d'une vie de saint, et sur l'autre des cercles ornementés de fleurs, dételle sorte qu'à chaque geste du saint, significatif de sa piété ou de son martyre, à chaque trait de sa physionomie ou de son attitude correspond, du côté opposé, une corolle ou un pétale. Pour accompagner la représentation symbolique du bien poussent là, un lys, là, une rose. Guyau pense que notre âme ne doit pas être sculptée d'une autre façon ; et lui-même, le doux maître, n'est-il point, par l'évangélique beauté de son génie d'apôtre, un exemple de cette vivante harmonie ?
LE CHITiqUE ET L ESSAYISTE.
Je crois hors de doute que celui qui a appris à distinguer du délicat le vulgaire, le laid du beau est à moitié chemin de distinguer le mal du bien. Certes le bon goût n'est point, comme le voudrait certain dilettantisnic moral inconsidéré, Tunique critérium pour apprécier la légitimité des actions humaines, mais on doit encore moins le considérer, suivant le jugement d'un ascétisme étroit, comme une tentation de l'erreur et comme de dangereux sables mouvants. Quant à nous, nous ne l'indiquerons point comme le sentier même du bien, mais comme un chemin parallèle et proche dont le voyageur ne doit jamais détacher son regard. A mesure qu'avance l'humanité, la loi morale se concevra de plus en plus clairement comme une esthétique de la conduite. On fuira le mal et l'erreur comme une dissonance, on recherchera le bien comme le plaisir d'une harmonie. Quand la sévérité stoïque de Kant lui inspire, S3'mbole de l'esprit de son éthique, ces austères paroles : « Je dormais et je rêvais que la vie était beauté ; je me réveillai et je m'aperçus qu'elle est devoir », il méconnaît que, si le devoir est la réalité suprême, l'objet de son rêve peut trouver en elle une réalité, puisque la conscience du devoir lui donnera, avec la claire vision du Ijien, la complaisance pour le beau.
Dans l'âme du rédempteur, du missionnaire, du philanthrope, on doit exiger aussi l'intelligence de la beauté, et il faut qu'y collaborent certains éléments du génie de lartistQ» Considérable est la part qui correspond au don de découvrir et de révéler l'intime beauté des idées, dans l'efficacité des grandes révolutions morales. Parlant de la plus haute de toutes, Renan a pu dire, avec profondeur, que « la poésie du précepte, qui le fait aimer, est plus que le précepte même, pris comme^ vérité abstraite ».
L'originalité de l'œuvre de Jésus n'est pas, en effet, dans l'acception littérale de sa doctrine, — puisqu'on peut la reconstituer tout entière sans sortir de la morale de la Synagogue, en la cherchant du Deutéronome au Talmud, — mais d'avoir rendu
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sensible, dans sa prédication, la poésie du précepte, c'est-à-dire sa beauté intime.
Bien pâle sera la gloire des époques et des communions qui méprisèrent ce côté esthétique dç sa vie ou de sa propagande. L'ascétisme chrétien, qui ne sut pas envisager plus qu'une seule face de l'idéal, exclut deita conception de la perfection tout ce qui rend la vie aimable, délicate et belle ; et son esprit étroit fit que l'indomptable instinct de la liberté, se retournant dans une de ces impétueuses réactions de l'esprit humain, engendra, dans l'Italie de la Renaissance, un type de civilisation qui considérait comme une vanité le bien moral et ne croyait qu'à la vertu des images de force et de grâce. Le puritanisme, qui pourchassa toute beauté et toute sélection intellectuelle, qui dans son indignation voila la chaste nudité des statues, qui professa le culte de la laideur dans les manières, dans le costume, dans les discours, la secte triste qui, depuis le Parlement anglais imposant son esprit, commanda de cesser les fêtes qui manifestaient la joie et de couper les arbres qui donnaient des fleurs, — à vouloir séparer du sentiment du beau la vertu, étendit sur elle une ombre de mort que l'Angleterre n'a point encore exorcisée complètement et qui persiste dans les manifestations les moins aimables de sa religiosité et de ses coutumes. — Macaulay déclare préférer la grossière « boîte de plomb » dans laquelle les puritains gardèrent le trésor de la liberté au magnifique coffret sculpté où la cour de Charles II entassa ses raffinements. Mais comme ni la liberté ni la vertu n'ont besoin d'être gardées dans une boîte de plomb, bien plus que toutes les sévérités d'ascètes et de puritains vaudront toujours, pour l'éducation de l'humanité, la grâce de l'idéal antique, la morale harmonieuse de Platon, le geste élégant et beau dont la main d'Athènes a pris, pour la porter à ses lèvres, la coupe de la vie.
LE CRITIQUE ET L'ESSAYISTE