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LA DÉMOCRATIE ET LE PÉRIL DE LA MÉDIOCRITÉ

Par rapport aux conditions de la vie en Amérique, cette nécessité de préciser la véritable conception de notre régime social acquiert une double autorité. L'accroissement hâtif de nos démocraties par l'incessante agrégation d'une énorme multitude cosmopolite, par Taffluence de l'immigration — laquelle s'incorpore à un milieu encore faible pour réaliser un actif travail d'assimilation, et canaliser le torrent humain avec les moyens qu'offrent la solidité séculaire de la structure sociale, la sécurité de l'organisation politique et les éléments d'une culture intimement enracinée, — cet accroissement nous expose pour l'avenir aux dangers de la dégénérescence démocratique, qui étouffe sous la force aveugle du nombre toute notion de qualité, qui dissipe dans la conscience des sociétés tout sentiment juste de l'ordre, et qui, livrant son aménagement hiérarchique à la maladresse du hasard, en arrive forcément à faire triompher les plus injustifiées et les moins nobles des suprématies.

Il est hors de doute que, faute de vertu, notre intérêt égoïste devrait nous pousser à être hospitaliers. Il y a quelque temps,

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la nécessité suprême de combler le vide moral du désert a fait dire à un publiciste illustre qu'en Amérique : gouverner c'est peupler. Mais cette formule fameuse enferme une vérité contre l'interprétation étroite de laquelle il est nécessaire de se mettre en garde, parce qu'elle conduirait à attribuer une efficacité civilisatrice absolue à la valeur quantitative de la multitude. Gouverner c'est peupler, en premier lieu par l'assimilation, ensuite par l'éducation et la sélection. Si l'apparition et 1 épanouissement dans la société des activités humaines les plus élevées, de celles qui déterminent la haute culture, requièrent comme condition indispensable l'existence d'une population abondante et dense, c'est précisément parce que cette importance quantitative de la population, en donnant lieu à la plus complexe division du travail, rend possible la formation de forts éléments dirigeants qui assurent le pouvoir de la qualité sur le nombre. La multitude, la masse anonyme n'est rien par soi-même. La multitude sera un instrument de barbarie ou de civilisation selon qu'elle manquera ou non de ce coefficient d'une haute direction morale. Il y a une vérité profonde dans le paradoxe d'Émerson qui veut que chaque pays du g'iobe soit jugé selon la minorité et non pas selon la majorité de ses habitants. La civilisation d'un peuple tire son caractère non des manifestations de sa prospérité ou de sa grandeur matérielle, mais des manières supérieures de penser et de sentir qui y sont possibles ; 'et Comte, pour montrer comment, dans les questions d'intellectualité, de moralité, de sentiment, il serait insensé de prétendre que la qualité pût être remplacée en aucun cas par le nombre, faisait observer que l'on n'obtiendra jamais ni par une accumulation d'esprits vulgaires, l'équivalent d'un cerveau génial ni par une accumulation de vertus médiocres, l'équivalent d'un trait d'abnégation ou d'héroïsme. A instituer l'universalité et l'égalité des droits, notre démocratie risquerait donc de sanctionner la basse prédominance du nombre, si elle ne prenait soin de maintenir très haut la

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notion des légitimes supériorités humaines et de faire, de l'autorité liée au vote populaire non pas l'expression du sophisme de Tégalité absolue mais, suivant la parole, que je me rappelle, d'un jeune publiciste français, « la consécration de la hiérarchie, émanant de la liberté ».

L'opposition entre le régime de la démocratie et la vie haute de l'esprit est une réalité fatale quand ce régime signifie la méconnaissance des inégalités légitimes et le remplacement de la foi en l'héroïsme — dans le sens employé par Carlyle — par une conception mécanique du gouvernement. Tout ce qui, dans la civilisation, est un peu plus qu'un élément de supériorité matérielle et de prospérité économique, s'enlève en un relief qui ne tarde pas à être aplani lorsque l'autorité morale appartient à l'esprit de la médiocrité. Puisqu'aucune barbarie ne lâche plus ses hordes envahissantes contre les phares lumineux de la civilisation, avec une grandeur héroïque et parfois régénératrice, la haute culture des sociétés doit se prémunir contre l'œuvre molle et dissolvante de ces autres hordes pacifiques, et peut-être correctes, les hordes inévitables de la vulgarité, dont l'Attila pourrait être représenté par M. Homais, dont l'héroïsme est une astuce mise au service d'une répugnance instinctive envers la grandeur, dont l'attribut serait une radoire niveleuse. L'indifférence immuable et la supériorité quantitative sont les manifestations normales de leur force, mais elles ne sont pas pour* cela incapables de s'élever jusqu'à la colère épique et de céder aux instincts de l'agression. Charles Morice les appelle alors : « phalanges de Prudhommes féroces qui ont pour devise le mot Médiocrité et marchent animées par la haine de l'extraordinaire ».

Parvenus au sommet, ces Prudhommes emploieront leur volonté triomphante à organiser une sorte de partie de chasse contre tout ce qui manifeste la faculté et l'audace de voler. Leur formule sociale sera une démocratie qui aboutisse au sacre

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du pontife « N'importe qui », au couronnement du monarque « Premier venu ». Dans le mérite ils ne verront qu'une rébellion à détester. Dans leur domaine, toute noble supériorité se trouvera dans la condition d'une statue de marbre placée sur le bord d'un chemin fangeux d'où le chariot qui passe lui envoie un giclement de boue. Le dogmatisme du sens commun, ils l'appelleront sagesse; gravité, la misérable sécheresse du cœur; jugement sain, l'adaptation parfaite au médiocre et mâle absence de préjugés, le mauvais goût. Leur conception de la justice les amènerait à remplacer dans l'histoire l'immortalité du grand homme, soit par l'identité de tous dans l'oubli commun, soit par la mémoire égalitaire de Mithridate, dont on raconte qu'il conservait dans son souvenir le nom de tous ses soldats. Leur espèce de républicanisme se satisferait de donner une autorité décisive au procédé probatoire de Fox, qui avait coutume de soumettre ses projets au jugement du député qui lui paraissait la plus parfaite personnification du country-gentleman, par la limitation de ses facultés et la rudesse de ses goûts. Avec eux on resterait sur les frontières de la ^oocratie^ dont un jour a parlé Baudelaire. La Titania de Shakespeare, déposant un baiser sur la tète d'âne, pourrait être l'emblème de la liberté qui octroie son amour aux médiocres. Jamais, au moyen d'une conquête plus féconde, on ne sera arrivé à un résultat plus fatal!

Enivrez le pion des irrévérences de la médiocrité, que vous voyez passer à côté de vous, essayez d'en faire un héros, changez son apathie bureaucratique en vocation de rédempteur, et vous aurez alors cette hostilité rancuneuse et implacable contre tout ce qui est beau, digne et délicat dans l'esprit humain. Cette hostilité répugne encore plus que l'effusion barbare du sang dans la tyrannie jacobine ; à son tribunal elle transforme en délit la science de Lavoisier, le génie de Chénier, la dignité de Malesherbes ; c'est elle qui, au milieu des cris habituels de la Convention, fait entendre ces mots : « Méfiez-vous de cet homme, il

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a fait un livre. » C'est elle qui, comparant l'idéal de la simplicité démocratique au primitif état de nature de Rousseau, pourrait choisir, pour symbole du désaccord qu'elle établit entre la démocratie et la culture, la vignette dont ce sophiste génial orna la première édition de sa fameuse diatribe contre les arts et les sciences au nom de la moralité. Satyre imprudent qui, prétendant saisir, avide de lumière, la torche que Prométhée porte dans sa main, entend le titan-philanthrope lui dire que sa flamme est mortelle à qui la touche.

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