L'UTILITARISME ET LESPRIT DE LA DÉMOCRATIE
A la conception de vie rationnelle qui se fonde sur le libre ,et harmonieux développement de notre nature et qui comprend, par conséquent, parmi ses buts essentiels, celui de se satisfaire de la contemplation émue du beau, s'oppose — comme règle de la conduite humaine — la conception utilitaire, par laquelle notre activité, tout entière, s'oriente suivant la finalité immédiate de l'intérêt.
Le reproche d'utilitarisme étroit q ue l'on a l'habitude d'adresser à l'esprit de notre siècle, au nom de l'idéal, et avec des rigueurs d'anathème, se fonde, en partie, sur la méconnaissance de ce que ses titaniques efforts pour subordonner les forces de la
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nature à la volonté humaine et pour répandre le bien-être matériel, sont un travail nécessaire qui doit préparer, comme le laborieux enrichissement d'une terre épuisée, la floraison des idéalismes futurs. La prédominance transitoire de cette fonction d'utilité, qui a soutiré à la vie agitée et fébrile de ces dernières années ses plus puissantes énergies, explique cependant — encore -qu'elle ne les justifie pas — beaucoup de nostalgies douloureuses, beaucoup de mécontentements et de froissements de rintelligence, qui se traduisent, soit par une idéalisation mélancolique et exaltée du passé, soit par un désespoir cruel de l'avenir. C'est pour cela qu'il y a une très féconde, une bienheureuse idée dans le projet de certain groupe de penseurs des dernières générations — parmi lesquels je ne veux citer que, une fois encore, la noble figure de Guy au — qui ont essaj^é de sceller la réconciliation définitive des conquêtes du siècle avec le renouvellement de beaucoup de vieux cultes humains, et qui ont emplo3'é dans cette œuvre bénie autant de trésors d'amour que de génie.
Vous aurez fréquemment entendu attribuer à deux causes fondamentales le débordement de l'esprit d'utilité, qui donne sa note à la physionomie morale du présent siècle, au détriment de la considération esthétique et désintéressée de la vie. Les révélations de la science de la nature — qui. suivant ses interprètes, opposés ou favorables, tendent à saper toute idéalité par sa base — constituent l'une de ces causes ; l'universelle diffusion et le triomphe des idées démocratiques l'autre. Je me propose de vous parler exclusivement de cette dernière, parce que je suis persuadé que votre première initiation aux révélations de la science a été dirigée de façon à vous préserver du danger d'une interprétation vulgaire. Sur la démocratie pèse l'accusation de guider l'humanité, en la rendant médiocre, vers un vSaint-Empire de l'utilitarisme. Cette accusation se réfléchit, avec une vibrante intensité, dans les pages, — toujours
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pleines pour moi d'un charme suggestif, — du plus aimable parmi les maîtres de l'esprit moderne : dans les pages séduisantes de Renan, à l'autorité de qui vous m'avez souvent entendu me rapporter et de qui je pense vous reparler souvent. Lisez Renan, ceux d'entre vous qui l'ignorez encore, et il faudra que vous l'aimiez comme moi. Personne coinme lui ne me paraît, parmi les modernes, maître en cet art « d'enseigner avec grâce », qu'Anatole France estime divin. Personne n'a réussi, comme lui, à concilier avec l'ironie la piété. Même dans la rigueur de l'analyse, il sait mettre une onction sacerdotale. Même quand il enseigne à douter, son exquise douceur répand une onde balsamique sur le doute. Ses pensées se propagent dans notre àme. avec des échos tellement ineffables et vagues qu'ils évoquent une religieuse musique d'idées. A cause de son infinie compréhension des idées, les classifications de la critique accoutument de personnifier en lui le joyeux scepticisme des dilettanti qui changent en costume de carnaval le manteau du philosophe ; mais si vous pénétrez une fois dans l'intimité de son esprit, vous verrez que la tolérance vulgaire des sceptiques diffère de sa tolérance comme l'hospitalité aimable d'un salon du vrai sentiment de la charité.
Le Maître pense donc qu'une haute préoccupation pour les intérêts idéaux de l'espèce humaine est tout à fait opposée k l'esprit de la démocratie. Il pense que la conception de la vie, dans une société où cet esprit domine, s'engagera progressivement dans la poursuite exclusive du bien-être matériel, parce que c'est un avantage qui peut se répandre sur un plus grand nombre de gens. Selon lui, la démocratie étant l'intronisation de Caliban, il est impossible qu Ariel ne soit pas le vaincu de ce triomphe. Des affirmations pareilles à celles de Renan sont nombreuses sous la plume de bien des représentants les plus caractérisés que les intérêts de la culture esthétique et de la sélection de Tesprit ont dans la pensée contemporaine. Ainsi
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Bourget incline à croire que le triomphe universel des institutions démocratiques fera perdre en profondeur à la civilisation ce qu'il lui fait gagner en étendue. Il voit son terme obligé dans l'empire d'un individualisme médiocre. « Qui dit démocratie, ajoute le sagace auteur à'A}idré Cornelis^ dit développement progressif des tendances individuelles et diminution de la culture. »
Il y a dans la question que posent ces jugements sévères, un intérêt très vivant pour nous qui aimons — en même temps — par conviction l'œuvre de la Révolution qui, dans notre Amérique, est en outre liée aux gloires de sa genèse, et par instinct la possibilité d'une noble et exquise vie spirituelle, qui en aucun cas ne doit voir sacrifiée sa sérénité auguste aux caprices de la multitude. Pour affronter le problème, il faut commencer par reconnaître que quand la démocratie n'élève point son esprit sous l'influence d'une forte préoccupation idéale avec qui partage son empire la préoccupation des intérêts matériels, elle conduit fatalement aux familiarités de la médiocrité et qu'elle manque, plus qu'aucun autre régime, des barrières efficaces à assurer, au sein d'une atmosphère appropriée, l'inviolabilité de la haute culture. Abandonnée à soi-même — sans la constante rectification d'une active autorité morale qui l'épure et canalise ses tendances dans le sens de l'ennoblissement de la vie — la démocratie éteindra graduellement toute idée de supériorité qui ne se traduirait pas en une aptitude plus grande et plus audacieuse aux luttes de l'intérêt, qui constituent alors la forme la plus ignoble des brutalités de la force. La sélection spirituelle, l'exaltation de la vie par la présence de stimulants désintéressés, le goût, l'art, la douceur des mœurs, le sentiment d'admiration pour toute persévérante intention idéale et de respect envers toute noble supériorité seront comme autant de faiblesses sans défense là où l'égalité sociale, qui a détruit les hiérarchies sans fondement de 1 autorité, n'y en a point substitué d'autres qui
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trouvent dans l'influence morale leur mode unique de pouvoir et leur principe dans un classement rationnel.
Toute égalité de conditions est dans l'ordre des sociétés, comme toute homogénéité dans celui de la nature, en équilibre instable. Du moment que la démocratie a réalisé son œuvre de négation, par le nivellement des supériorités injustes, l'égalité conquise ne peut avoir pour elle que la signification d'un point de départ. Reste l'œuvre d'affirmation. Eh bien! l'affirmation de la démocratie et sa gloire consisteront, par des stimulants efficaces, à susciter en son sein la révélation et à établir le pouvoir des vraies supériorités humaines.