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LA SCIENCE ET L'IDEE DE SELECTION

Depuis que notre siècle a conquis sa personnalité et son indépendance dans l'évolution des idées, tandis que l'idéalisme allemand ratifiait Tutopie égalitaire de la philosophie du xviir siècle et exaltait — bien qu'avec une vicieuse tendance césariste — le rôle réservé dans l'histoire à la supériorité individuelle, le positivisme de Comte, ne reconnaissant à l'égalité démocratique pas d'autre caractère que celui « d'un dissolvant transitoire des inégalités anciennes » et repoussant avec une égale conviction l'efficacité définitive de la souveraineté populaire, cherchait dans les principes des classifications naturelles le fondement de la classification sociale qui aurait à remplacer les hiérarchies qu'on venait de détruire. La critique de la réalité démocratique prend des formes sévères dans la génération de Taine et de Renan. Vous savez qu'à ce délicat et bienveillant Athénien ne plaisait que l'égalité de ce régime social, à condition qu'elle eût été, comme à Athènes, « une égalité de demi-dieux ». Quant à Taine, c'est lui qui a écrit les Origines de la France contemporaine ; et, si, d'une part, sa conception de la société comme organisme le conduit logiquement à rejeter toute idée d'une uniformité qui s'oppose au principe des dépendances et des subordinations organiques, d'autre part* son instinct extrêmement fin delà sélection intellectuelle la mène à abhorrer l'envahissement des sommets par la multitude. La grande voix de Carl3'le avait déjà prêché, contre toute irrévérence nivélense, le culte de V héroïsme, entendant par là celui de n'importe quelle supériorité noble. Emerson fait écho à cette voix, du fond de la plus positive des démocraties. La science nouvelle parle de la sélection comme d'une nécessité de tout progrès. Dans l'art, là où le sens de ce qu'il faut choisir trouve en quelque sorte sa plus

LE CRiriqUE ET VEiiSAYISTE.

naturelle adaptation, vibrent avec une résonance profonde les notes qui rendent ce sentiment, que nous pourrions appeler ô!étrangeté de l'esprit, au milieu des conditions modernes de la vie. Pour les écouter, il n'est point nécessaire du Parnassisme d'origine délicate et maladive qu'un aristocratique dédain du présent fit se réfugier dans le passé. De toutes les inspirations constantes de Flaubert — dont on a coutume de faire dériver directement la plus démocratisée des écoles littéraires — aucune n'est plus intense que la haine de la médiocrité enhardie par le nivellement universel et de la tyrannie irresponsable du nombre. Dans cette littérature contemporaine du Nord, où est si vive la préoccupation des hautes questions sociales, revient souvent l'expression de la même idée, du même sentiment; Ibsen développe la hautaine harangue de son « Stockmann » autour de l'affirmation que « les majorités compactes sont l'ennemi le plus dangereux de la liberté et de la vérité » ; et le formidable Nietzsche oppose à lidéal d'une humanité devenue médiocre l'apothéose des âmes qui se dressent au-dessus de son niveau comme une vivante marée. Le désir très vif d'un redressement de l'esprit social, qui assure à la vie de Vhéro'icité et de la pensée, une ambiance plus pure de dignité et de justice, frémit aujourd'hui partout, et l'on dirait que s'établit un des accords fondamentaux que cette fin de siècle propose pour les harmonies que doit composer le siècle à venir.

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