LA DEMOCRATIE ET SES DROITS AU PROGRES
Aucune distinction n'est plus facile à dissiper et à détruire dans l'esprit du peuple que celle qui lui apprend que l'égalité démocratique peut signifier une égale possibilité, mais jamais une égale réalité d'influence et de prestige, parmi les membres d'une société organisée. Chez tous il existe un droit identique à tendre vers les supériorités morales qui doivent donner aux supériorités effectives leur raison et leur base ; mais c'est seulement à ceux qui sont réellement arrivés à posséder les premières que l'on doit accorder la récompense des dernières. La vraie, la sérieuse conception de l'égalité repose sur la pensée que tous les êtres raisonnables sont doués par nature de facultés capables d'un noble développement. Le devoir de l'État consiste à donner à tous les membres de la société, indistinctement, la
I. « Plus l'instruction se répand, plus elle doit faire de part aux idées générales et généreuses. On croit que l'instruction populaire doit ètie terre à terre. C'est le contraire qui est la vérité. » — Fouillée : L'idée moderne du. droit, livre V, iv. (Cette note est donnée en français par l'auteur.)
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possibilité de tendre à leur perfectionnement. Le devoir de l'État consiste à organiser les moyens propres à provoquer, uniformément, la révélation des supériorités humaines, n'importe où elles se trouvent. De cette manière, à partir de cette égalité initiale, toute inégalité sera justifiée, parce qu'elle sera la sanction des choix mystérieux de la Nature ou de Veffort méritoire de la volonté. Quand on la conçoit de^ cette façon, l'égalité démocratique, loin de s'opposer à la sélection des mœurs et des idées, est l'instrument le plus efficace de sélection spirituelle, elle est le m\\\ex\ providentiel de la culture. Tout ce qui favorise la prédominance de l'énergie intelligente la favorisera également. Dans un sens analogue, Tocqueville a pu affirmer que la poésie, Féloquence, les grâces de l'esprit, les éclats de l'imagination, la profondeur de la pensée, « tous ces dons de l'âme, répartis au hasard par le ciel », collaborèrent à l'œuvre de la démocratie et la servirent, même quand ils se trouvèrent du côté de ses adversaires, parce qu'ils concoururent tous à mettre en relief la grandeur naturelle, la grandeur innée que contient virtuellement notre esprit. L'émulation, qui est le plus puissant des stimulants capables de nous exalter, de même que la vivacité de la pensée qui est la plus puissante de toutes les autres activités humaines a besoin à la fois : de l'égalité comme point de départ pour se produire et de l'inégalité qui avantagera les plus aptes et les meilleurs, comme but final. Il n'y a qu'un régime démocratique qui puisse concilier en lui ces deux conditions de l'émulation, lorsqu'il ne dégénère point en égalitarisme niveleur et qu'il se borne à considérer comme un bel idéal de perfectionnement l'équivalence future des hommes parleur montée au même degré de culture.
Rationnellement conçue, la démocratie comporte toujours un imprescriptible élément aristocratique, qui consiste à établir la supériorité des meilleurs, en la fondant sur le libre consentement des citoyens. Elle consacre, comme les aristocraties, la
LE CRITIQUE ET LESSAYISTE
distinction de qualité ; mais elle la réalise en faveur des qualités réellement supérieures, celles de la vertu du caractère • et de l'esprit; et sans prétendre les immobiliser dans des classes constituées à part des autres, qui maintiennent à leur avantage le privilège exécrable de la caste, elle renouvelle continuellement son aristocratie dirigeante aux sources vives du peuple, et la fait accepter par la justice et par l'amour. En reconnaissant de la sorte, dans la sélection et la prédominance des mieux doués, une nécessité de tout progrès, elle exclut de cette loi universelle de la vie, qu'elle sanctionne dans l'ordre social, l'effet d'humiliation et de douleur qui est, dans les concurrences de la nature et dans celles des autres organisations sociales, le dur partage du vaincu. « La grande loi de la sélection, a dit lumineusement Fouillée, continuera à se réaliser au sein des sociétés humaines, mais elle se réalisera de plus en plus par le moyen de la liberté. »
Le caractère odieux des aristocraties traditionnelles provenait de ce qu'elles étaient injustes par leur origine, et oppressives pour autant que leur autorité s'imposait par la force. Nous savons aujourd'hui qu'il n'existe d'autre limite légitime à l'égalité humaine que celle qui consiste dans la domination de l'intelligence et de la vertu, consentie par la liberté de tous. Mais nous savons aussi qu'il est nécessaire que cette limite existe réellement. D'autre part, notre conception chrétienne de la vie nous enseigne que les supériorités morales, qui sont une cause de droits, sont principalement une cause de devoirs, et que tout esprit supérieur se doit aux autres en proportion de ce qu'il les dépasse par sa capacité de réaliser le bien. L'antiégalitarisme de Nietzsche — qui montre la trace d'un si profond sillon dans ce que nous pourrions appeler notre moderne littérature d'idées — a apporté un abominable esprit réactionnaire à l'énergique revendication des droits qu'il estimait implicites aux supériorités humaines ; puisque, niant toute fra-
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ternité, toute pitié, il met dans le cœur du surhoniuie qu'il divinise un mépris satanique pour les déshérités et les faibles, il légitime chez les privilégiés de la volonté et de la force la fonction du bourreau, et avec une logique péremptoire, il en vient, en dernier lieu, à affirmer que « la société n'existe pas pour elle-même mais pour ses élus ». Ce n'est certainement pas cette monstrueuse conception qui peut s'opposer, comme un labarum, au faux égalitarisme qui aspire au nivellement de tous par la vulgarité comrnune. Par bonheur, tant qu'il existera dans le monde la possibilité de disposer deux morceaux de bois en forme de croix — c'est-à-dire toujours — l'humanité continuera de croire que l'amour est le fondement de tout ordre stable" et que la supériorité hiérarchique dans cet ordre ne doit être qu'une capacité supérieure d'aimer!