I. L'auteur emploie l'intraduisible nuance : artstarqnia
LE CRITIQUE ET L'ESSAYISTE
des humbles, cette nouvelle révélation, qui attribue, dans la nature, à l'œuvre des infiniment petits, au travail de la nummuline et de l'infusoire dans le fond obscur de l'abîme, la construction des fondations géologiques ; qui fait surgir de la vibration de la cellule informe et primitive toute l'impulsion ascendante des formes organiques ; qui manifeste le rôle puissant que dans notre vie psychique il faut attribuer aux phénomènes les moins apparents et les plus vagues , même aux fugaces perceptions dont nous n'avons pas conscience ; et qui, arrivant à la sociologie et à l'histoire, restitue à l'héroïsme si souvent désintéressé des foules la part que le silence lui refusait dans la gloire du héros individuel, et met en évidence la lente accumulation des recherches qui, à travers les siècles, dans l'ombre, dans l'atelier ou le laboratoire d'ouvriers oubliés, préparent les trouvailles du génie.
Mais en même temps qu'elle manifeste ainsi l'immortelle efficacité de l'effort collectif et ennoblit la participation des collaborateurs ignorés de l'œuvre universelle, la science montre comment, dans l'immense société des choses et des êtres, l'ordre hiérarchique est une condition nécessaire de tout progrès, comment les relations de dépendances et de subordination entre les composantes individuelles de cette société et entre les éléments de l'organisation de l'individu consti^ tuent un principe de la vie, et comment enfin c'est une nécessité inhérente à la loi universelle á^imitation — si on la rapporte au perfectionnement des sociétés humaines — que la présence dans ces sociétés, de modèles vivants et influents qui les élèvent par la progressive réalisation de leur supériorité.
Pour montrer maintenant comment ces deux enseignements universels de la science peuvent se traduire en faits, en se conciliant dans l'organisation et dans l'esprit de la société, il suffit d'insister sur la conception d'une démocratie dirigée par
ARIEL
la nation et le sentiment des vraies supériorités humaines, d'une démocratie ou la suprématie de l'intelligence et de la vertu — seules limites à l'équivalence en mérites des hommes — tienne de la liberté son autorité et son prestige, et descende sur les multitudes dans la bienfaisante effusion de Tamour.
En même temps qu'elle conciliera ces deux grands résultats de l'observation de l'ordre naturel, elle se réalisera dans une société analogue — suivant l'observation faite par Béranger dans le livre dont je vous parlais — cette harmonie des deux impulsions historiques qui ont communiqué à notre civilisation ses caractères essentiels, les principes régulateurs de sa vie. De l'esprit du christianisme naît, en effet, le sentiment de l'égalité, vicié par un certain mépris ascétique de la sélection spirituelle et de la culture. De l'héritage des civilisations classiques sont sortis le sens de l'ordre, de la hiérarchie, et le respect religieux du génie, viciés par un certain dédain aristocratique des humbles et des faibles. L'avenir synthétisera ces deux inspirations du passé, dans une formule immortelle. La démocratie, alors, aura définitivement triomphé. Et elle, qui lorsqu'elle brandit la menace de son ignoble râteau niveleur, justifie les protestations irritées et l'amère mélancolie de ceux qui ont cru sacrifiés par son triomphe toute distinction intellectuelle, tout rêve d'art, toute délicatesse dans la vie, aura, plus encore que les vieilles aristocraties, d'inviolables retraites pour cultiver les fleurs de l'âme qui se fanent et périssent dans l'atmosphère de la vulgarité et parmi les outrages du tumulte.