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I. Nom que l'on donne aux Européens établis au Pérou

■1. Curé remplissant les fonctions de maire, dans les missions.

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réussit aussi à être un bourreau. Ses tyrans lui ont enseigné à se lever après qu'on Ta fouetté, pour venir baiser la main du fouetteur et à dire : « Dieu vous le rende ! » et si la main qui s'est acharnée sur ses épaules est celle du nègre esclave, pour le compte de son maître ou pour celui de sa haine et de sa méchanceté propres, l'Indien, le pauvre Indien d'Amérique, baise la main de l'esclave. Ainsi continue sa nuit, dans les ombres de laquelle la vie de l'esprit n'allume aucune étoile d'enthousiasme, de désir, ni même de puérile curiosité. La fausse promesse, le mensonge, enfants sordides de la faiblesse et de la peur, sont les timides défenses parlesquelles il essaie de combattre les excès de son martyre. L'espoir du ciel ne lui sourit point, parce qu'il ne connaît pas son parfum, et la reli-' gion dans laquelle on l'instruit n'est guère qu'un chant sans onction. La mort ne lui fait ni plaisir, ni peine. Seule l'éphémère exaltation de l'ivresse évoque, du fond de cette âme maléficiée par la servitude, des larves comme engourdies d'audace et de courage : fantômes coléreux qui représentent, dans un éclair de folie, le simulacre de sa vengeance.

Sur ce misérable fondement de démocratie, la classe dirigeante, rare, divisée et pour la majeure partie, inhabile aussi, par ses défauts organiques, à s'adapter aux usages de la liberté. Ceux qui sont vraiment émancipés, capables de se gouverner euxmêmes, ne constituent pas un nombre ni une force appréciables. Il y a dans ces pays des termites ou artoisons que l'on appelle comejenes : en essaims épais, ils se répandent dans les maisons ; ils nichent dans tout ce qui est papier ou bois, même le plus dur, et ils rongent et détruisent tout par dedans, de sorte que du meuble, de la cloison, du livre en apparence intacts, il reste finalement une pellicule très fine, une forme vaine qui à la poussée du doigt tombe et se défait. S'il est une image expres- .sive de cette minorité libérale et cultivée dont se compose ici. comme plus ou moins dans le reste de l'Amérique espagnole,

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la figure d'une civilisation républicaine, c'est bien ce trompeur manteau de l'objet excavé par le termite.

L'orgueil nobiliaire marqué par le lustre de la naissance ou l'excellence de la profession, se maintenait dans toute la pureté de la tradition espagnole, soit avec la prééminence des familles descendant des fondateurs des villes et des dignitaires de la colonie, soit avec l'auréole aristocratique du clergé, des armes et des grades académiques. N'importe quelle occupation d'un autre ordre entraîne la diininutio capitis ; le travail industriel, les arts mécaniques, sont choses qu'on abandonne aux Indiens et aux métis ou aux rares immigrés étrangers. La richesse du sol, perpétuée défait dans la société des propriétaires coloniaux, se répartit en quelques mains, vite comptées. Cette montagne, merveille de la nature, cette plaine où le galop du cheval ne trouve pas de fin, cette vallée, qui fournirait du pain à un empire sont, souvent, la propriété d'un seul homme, gras patrimoine féodal où les épaules courbées de l'indigène représentent celles du vilain qui paie ses impôts au seigneur. Un clergé innombrable, réparti entre la population des couvents et la multitude des prêtres séculiers pullule, avec le constant foisonnement des fourmis assaillant une plante. Si on la divisait en personnes, cette invincible force, l'intelligence, la vertu pourrait l'ébranler ; mais ordinairement elle n'est remuée que par la vulgarité de l'esprit, la passion fanatique, la sensualité, la convoitise qui, en droits et en préemptions, arrache à l'argent de l'Indien le déchet qu'a laissé l'usure du patron.

Immédiatement après dans la hiérarchie, l'avocat, l'avocat habile et unique en toute maîtrise de l'intelligence : politicien, écrivain, poète, orateur, rompu à cent disciplines, et portant partout, comme des clefs de savoir universel, son péripatétisme et son latin. Pour compléter le tableau des corporations privilégiées par la coutume, le militaire : personnification d'une énergie en général inculte et grossière, mais qui s'ennoblissait

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des lauriers de l'émancipation et aspirait à la puissance politique dans laquelle il devait offrir quelque point d'appui aux premières timides réactions contre l'omnipotence de l'influence cléricale. L'ensemble de la société ainsi constituée était celui d'un vaste couvent qui, comme aux temps des seigneuries féodales, aurait eu, autour de ses murs, un hameau abbatial dont les échos de travail, de querelles et de fêtes, se fussent perdus dans la haute et sereine majesté du silence monastique.

La crainte superstitieuse, l'inclination vers la pénitence, la teinte mélancolique de la vie s'accroissaient de cette perpétuelle insécurité propre aux pays où la fermeté même du sol est un bien précaire, où ce que les générations ont édifié peut s'écrouler en un jour : malédiction la plus fatale et la plus inéluctable qui puisse peser sur la maison de l'homme. Les villages semblent désignés pour être immolés, aujourd'hui l'un, aujourd'hui l'autre, dans le prochain sacrifice. Leurs habitants vivent en goûtant l'amertume des souvenirs comme de châtiments envoyés par la colère de Dieu ; légendes d'épouvante et d'extermination, où les villes s'abîment et disparaissent, comme les navires dans les vagues de la mer. Quito tomba, en partie détruite, en 1587, et depuis, d'autres convulsions terribles la secouèrent, en 1660, quand se précipita, arraché de la cime, un morceau du Sincholagua ; en 1678, en 1755 et finalement en 1859. La ville de . Riobamba est celle du funèbre accident de 1645 ; reconstruite, elle résiste à des secousses moindres ; elle passe les mois d'avril à juin de 1786 dans une continuelle et sinistre danse; onze ans après, la mystérieuse force souterraine l'abat au ras du sol ; elle se relève de ses décombres et, pas encore bien reposée, en 1803, la terre la menace d'incessantes saccades, et les habitants pensent, dans leur désespoir, à l'abandonner. Ambato succombe en 1698, Latacunga en 1757, Imbabura dans l'effroyable catastrophe de 1868. Parmi les ruines de la seconde destruction de Riobamba, il ne reste, suivant les calculs les plus timides, pas

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moins de six mille cadavres ; trois mille parmi celles d'Ambato; vingt mille pour le moins dans celles d'Imbabura. Les images de ces scènes d'horreur revivent, une année après l'autre, évoquées par quelqu'une de ces innombrables secousses passagères, qui sont autant d'autres menaces redoutées. Pareil à un retour de l'espérance de Tan Mil, il semble que s'exaspère, dans cette religiosité ascétique, le sentiment de la fragilité du monde.

Sur la côte, Guayaquil, plus en contact avec la civilisation, plus fréquentée des étrangers qui, dans les villes de la montagne étaient de très rares visiteurs, entendant souvent parler anglais et français, avait, matériellement, un aspect un peu plus moderne, et, dans son esprit, la note de libéralisme relatif qui s'accordait à sa condition de port de mer et de cité marchande ; mais la violence d'un climat embrasé y était l'obstacle à toute persévérance d'un épanouissement d'énergies.

L'enseignement, concentré depuis le plus ancien établissement de la conquête dans les ordres religieux, ne se différenciait pas essentiellement de celui des premiers centres d'instruction où avait rivalisé le zèle des Augustins, des Franciscains, des Dominicains et des Jésuites. Le collège de Saint-Fernand fut, vers la fin du XVII° siècle, une fondation des Dominicains, il subsista sous la République et c'est là que Montalvo dut faire ses études. L'Université, instituée par les Jésuites, et réorganisée lors de l'expulsion de cet ordre en 1786, était renommée dans les colonies et donnait à Quito une allure de cité doctorale. Les limites et les défauts de cet enseignement étaient ceux que Ton peut en conclure d'après les méthodes empruntées à la décadence espagnole, les tardives et rares communications avec le monde et la cruauté du fanatisme religieux. Malgré cela, la répartition sans loi contrôlée qui distribue les supériorités naturelles de l'esprit avait donné à la tradition de ces écoles des hommes illustres e': au cerveau d'envergure. C'est là que res-

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pira, au crépuscule de la colonie, la pensée intrépide d'Espejo, noble personnification de ce groupe prophétique de créoles inquiets et studieux qui précéda l'émancipation américaine, révolutionnaire des idées que répandit au sein même de la métropole sa propagande pour la réforme des méthodes de l'éducation. Là, dans la première moitié du xviii'' siècle, avec les maigres moyens de la physique scholastique, se forma pour les sciences naturelles Maldonado, le précurseur de Caldas, lami d'Humboldt et de La Condamine, honoré par les académies d'Europe. Là naquit l'éloquence de Mejia, l'orateur des Cortés de Cadix, qui ne fut surpassé ni en ces Cortés ni dans toute l'Amérique de sa générntion. Là Olmedo, le poète des victoires, prit le premier goût des humanités.

La plus précoce marque d'influences étrangères à la condition native de la colonie qui soit arrivée dans cette ambiance claustrale, eut pour origine, dès le milieu du xvill^ siècle, le passage des expéditions scientifiques qui commencent avec celle de La Condamine et Bouguer, lesquels accompagnés des Espagnols Juan et Ulloa, avaient pour ob'ot de déterminer dans la région équinoxiale la mesure d'un degré de méridien ; expédition qui fut suivie par celle du botaniste Mutis et, au commencement du XIX* siècle, par celle de Humboldt et Bompland. De ces missions laïques, dont la présence dut attirer à soi toute l'attention et tout l'intérêt dans la monotone simplicité de cette vie de village, il resta, dans les esprits les; plus avancés de la classe cultivée, une certaine émulation pour un genre d'études qui ne fussent point théologiques ou grammaticales, en même temps que s'insinuaient comme à la dérobée, avec les premières notions de science positive et les premiers souhaits d'amélioration matérielle, de vagues échos de la philosophie révolutionnaire. Dans la dernière décade du xviiT siècle, il se fonda à Quito, dans un but de développement cultural et économique qui révélait une certaine inquiétude pleine de présages, une association

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qu'on appela Ecole de la Concorde et sous les auspices de laquelle la docte plume d'Espejo commença de rédiger un périodique de propagande. Ce fut ainsi qu'un certain ferment d'idées de liberté et de réforme se mêla au levain de rivalités d'origine et d'instincts de patrie qui prépara le mouvement manqué de 1809. L'aristocratie de Quito eut à cette époque des esprits libéraux et généreux, comme le comte de Casa-Jijon, soutien d'un noble et enthousiaste utilitarisme, à la manière de Jovellanos ou de Compomanes, et le marquis de Selva Alegre qui, après avoir favorisé de ses deniers toute entreprise de culture, contribua à glorifier, par son martyre, l'infortune de ce premier soulèvement. Mais ni ces énergies de nature libérale qui participèrent à l'œuvre de l'indépendance, ni celles qui, l'œuvre consommée, persévérèrent dans le même sens, particulièrement pendant la mémorable administration de Rocafuerte, n'avaient ôté à cette société, à l'époque où Montalvo faisait son éducation, les traits essentiels qui faisaient d'elle, en Amérique, le refuge le plus intact et le plus résistant de la tradition du missionnaire et du conquérant.

El Mirador de Prospero, 19 13.

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Grandparla pensée, grand dang l'action, grand dans la gloire, grand dans l'infortune, grand pour magnifier la part d'impureté contenue dans l'âme des grands, et grand pour porter, dans l'abandon et dans la mort, la tragique expiation de la grandeur. Il y a bien des vies humaines qui composent une harmonie plus parfaite, un ordre moral ou esthétique plus pur ; il en est peu qui oifrent un caractère aussi constant de grandeur et de force, peu qui subjuguent avec un aussi violent empire les sympathies de l'imagination héroïque.

Quand on considère cette personnification superbe d'énergie native, dans le milieu et au moment où elle apparaît, on pense que toute la spontanéité contenue, toute la lumière et la couleur avarement mesurées à l'existence inerte des dix générations soumises au joug colonial, se concentrèrent par une revanche soudaine dans la vie d'un seiul individu et dans une conscience unique. Virtualité infinie, le génie est éternellement en attente dans le fond de la société des hommes comme le rayon au sein de la nuée. Pour passer à l'acte, il a besoin de l'occasion. La seule chose dont il dépende c'est le stimulant initial qui le détache et l'abandonne à son incoercible liberté ; mais ce stimulant est la condition que se réserve le Destin, car il est amené à son heure par l'ordre de la société qui éprouve et sollicite le mouvement innovateur.

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Une longue suite de générations peut passer sans que l'extraordinaire faculté qui dort, voilée sous des formes communes, trouve une œuvre digne d'elle à quoi s'employer ; et lorsque, dans la génération prédestinée, le débordement d'une aspiration, la maturité d'un besoin amènent l'occasion propice, il arrive que la réponse au silencieux appel parte d'une vie qui avait commencé de s'écouler, ignorante de ses richesses cachées, dans un sens différent de celui où doit la transfigurer la gloire.

Il y a quelque chose de cette exaltation subite dans l'héroïsme de Bolivar. Dès que sa conscience s'ouvrit au monde, il vit s'approcher le moment de la Révolution, prenant part aux vœux qui la préparaient dans la secrète agitation des esprits ; mais ce vague bouillonnement intérieur ne marqua en rien sa jeunesse qui, dans sa partie expressive et plastique, eut un caractère distinct de celui qu'on y chercherait comme indice des suprêmes énergies de l'action. Son premier rêve fut de beauté, de magnificence et de plaisir. Si la fatalité de l'histoire avait placé hors de son époque l'heure de l'émancipation, il eût mené la vie du grand seigneur, raffiné et inquiet, qui s'annonçait comme la sienne lorsqu'il partageait son temps entre ses voyages, la retraite de sa propriété de San Mateo et la société de la Caracas mondaine et académique des derniers jours de la colonie.

Quelque éclat de l'àme d'Alcibiade semble se refléter sur le bronze de cette figure de patricien jeune et sensuel, possesseur inconscient de la flamme du génie, chez qui l'atmosphère de l'Europe, allumée au feu des premières guerres napoléoniennes, suscita le sentiment de la liberté politique comme une tendance de supériorité et de noblesse, cette figure toute marquée de l'accent classique, et hostile, en sa plus intime essence, à toute passion démagogique et vulgaire. A ce moment la gloire ne s'annonçait pas encore, mais cet éclat qui l'imite là où il n'y aura de place que pour elle. Dans l'auréole de sa jeunesse

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étaient unis l'illustration de la naissance, les ressources d'un vaste patrimoine, tous les dons de l'intelligence et des grandes manières, rehaussés par la finesse du goût littéraire et la passion de la vie en beauté.

Cette première enveloppe de sa personnalité ne disparut pas totalement avec la révélation de son âme profonde. « Homme esthétique », comme en Ta dit de Platon et comme on pourrait le dire, par extension, de toute une caste d'esprits, il continua de l'être lorsque le génie l'éleva sur les hauteurs; et héros, il eut l'élégance héroïque : la préoccupation du geste sculptural, du maintien noble, de l'attitude élégante et imposante. Elles peuvent paraître d'un histrion à ceux qui ne sont pas arrivés à une pleine compréhension de sa personnalité, mais elles constituent le trait complétant spontanément et harmonieusement la figure de ces hommes d'action chez qui le génie de la guerre, à cause de la finalité visionnaire et créatrice qui le meut, confine à la nature de l'artiste et participe au caractère de ses passions. Taine n'a-t-ilpointassimilé,dansunerigoureuseanalysepsychologique. l'épée de Napoléon au ciseau de sculpteur de Michel-Ange, en tant qu'instruments d'une même faculté souveraine, que l'un exerce dans les entrailles insensibles du marbre et l'autre dans celles, vivantes et souffrantes, de la réalité?...

Tel il apparaît, du jour où il célébra ses épousailles avec, la vocation, qui déjà l'inquiétait d'amour, quand, de passage à Rome, il monte, comme emporté par une divinité, à la solitude de l'Aventin aux pieds de quoi il regarde s'étendre la vaste mer de souvenirs de liberté et de grandeur; et comme parlant à la conscience de cette antiquité, il jura de délivrer un monde. Tel il apparaît à Caracas, quand, au milieu de l'épouvante du tremblement de terre qui démolit la ville au commencement de la révolution, il dresse, sur les ruines convulsées de l'église de Saint-H3^acinthe, sa figure nerveuse et altière et là, en présence de la multitude effrayée, il éclate en ces paroles superbes, à

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côté desquelles pâlit Timprécation fameuse d'Ajax fils de Telamón : « Si la Nature se met contre nous, nous lutterons avec elle et nous la soumettrons. »

Dans la bataille, dans le triomphe, dans l'entrée dans les villes, dans l'exercice du pouvoir ou parmi la pompe des fêtes, toujours brille en lui le même sentiment instinctif de ce que nous pourrions appeler la forme plastique de Ihéroïsme et de la gloire. Tandis qu'il organise l'activité fébrile d'une guerre implacable, il garde encore assez de souffle dans l'imagination pour honorer, en style solennel, la mémoire et l'exemple des siens avec un apparat comme celui de ce cortège, semblable à une cérémonie païenne, qui porta en triomphe le cœur de Girardot dans une urne gardée par l'armée, depuis Barbula. où eut lieu la mort du héros jusqu'à Caracas.

Dans la mémoire de ses contemporains, est restée empreinte la majesté antique du geste et de l'attitude avec lesquels, la Colombie constituée, il pénétra dans l'enceinte de la première assemblée afin d')^ résigner le mandat des peuples. Devant les choses souveraines et magnifiques du monde matériel, il éprouve une sorte d'émulation qui le pousse à s'efforcer de faire lui-même partie de l'imposant spectacle, et à y commander comme protagoniste. Dans .son ascension du Chimborazo, qui explique la rhétorique violente, mais sincère en son emphase, du « Délire » ^ on discerne, plus que tout autre sentiment, l'orgueil de monter, de marcher sur le front du colosse, d'arriver plus haut que La Condamine, plus haut qu'Humboldt, là où nulle trace ne précède la sienne.

Une autre fois, il veut admirer la sublimité du Tequendama. Là son esprit et la Nature composent un accord qui exalte, comme une influence de Dyonisos. Divisant le courant des eaux, et juste au point où elles vont se précipiter, il

I. Titre d'une page de'Bolivar, racontant >on ascension sur le Chimborazo.

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y a une pierre distante du bord de l'exacte longueur que mesure le saut dun homme. Bolivar, sans quitter ses bottes au talon ferré, s'élance d'un bond sur cette pierre polie par Técume et, la prenant pour piédestal, dresse la tète, incapable de vertige, au-dessus de l'horreur vorace de Pabîme.

C'était, ainsi qu'il convient à la grandeur héroïque, une conséquence, modifiée, de ce même caractère de sa jeunesse qui le fit écrire, tandis qu'il effeuillait dans les cours européennes les roses de ses vingt ans, cette confession, dans une lettre à la baronne de Trobriand : « J'aime moins les plaisirs que le faste, parce qu'il me semble que le faste a un faux air de gloire ». Et cela venait tellement du fond de sa nature que, en vérité, il n'y eut jamais de caractère plus exempt de tout artifice et de toute affectation emphatique. 11 n'y en eut jamais, probablement, de plus spontané et de plus livré à l'inspiration.

Tout est illumination dans ses projets, tout est emportement dans son œuvre. Son esprit est de ceux qui révèlent la présence de cette mystérieuse sorte de pensée et d'action qui échappe à la conscience de celui qui la possède et qui, exaltant ses effets beaucoup plus haut que n'atteindrait l'intention délibérée et prudente, rattache les œuvres les plus élevées de l'homme à cette aveugle force de l'instinct, qui travaille l'architecture du nid, oriente l'élan du vol et assure le coup de la griffe. Ainsi, pour ses victoires, c'est la conception soudaine, la foudroyante et juste exécution qui les lui valent. Et dans la déroute, une espèce de faculté antéenne, comme on ne la retrouve à un tel degré chez aucun héros, un étrange pouvoir de se redresser d'autant plus haut que la chute fut plus rude et plus basse, une sorte d'assimilation tonifiante des profits de l'adversité et de l'opprobre non pas en vertu de l'éducation de l'expérience, mais par la réaction inconsciente et. immédiate d'une nature gui en dégage sa propre loi. Sa physionomie de guerrier a dans ce trait le signe qui la caractérise. C'est ce qu'entendait son adver-

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saire, le général espagnol Morillo, dans ces quelques mots : « Plus à craindre vaincu que vainqueur. »

Ses campagnes ne sont pas le développement graduel et systématique d'un plan savant et réfléchi, qui procède par parties, retenant et assurant ce qui a été laissé en arrière et proportionnant l'audace à la mesure judicieuse des forces. Elles sont comme d'énormes assauts, de gigantesques vagues qui alternent^ suivant un rythme inégal, avec des chutes et des reculs, non moins violents et épouvantables, — l'effort qui se dressait, irrésistible, s'eiîondrant tout à coup pour ressurgir aussitôt, ailleurs et sous une autre forme, et avec plus de vigueur, jusqu'à ce qu'un élan plus fort et plus sûr que les autres surpasse le point à partir duquel le recul ne puisse plus se produire, et alors, la victoire s'installe, et croît, et se propage comme les eaux de l'inondation ; et. de nœud en nœud de la chaîne des Andes, chaque montagne est un jalon de victoire.

Personne n'a éprouvé plus souvent ni en moins de temps l'alternative du triomphe avec l'éclat et l'honneur suprêmes, et de l'anéantissement et de la déchéance sans espoir — pour les autres — de relèvement. Révolutionnaire avorté et proscrit, faute de haute réputation et de moyens matériels d'action, il s'élève d'un bond au pinacle de la gloire militaire et de l'autorité de chef avec cette étonnante campa(^e de 1813 qu'il entame, à la tète d'un demi-millier d'hommes et qui le porte, en cent et quelques jours d'un triomphal transport, du versant néogrenadien des Andes au palais des capitaines de Caracas où, mieux que des honneurs et que des pouvoirs passagers, il attache pour toujours à son nom son titre de Libérateur.

Il s'est à peine écoulé un an de cela que les côtes de la mer Caraïbe le voient fuir, abandonné et renié par les siens : en

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poussière, semble-t-il, toute cette gloire qui ne peut pas même le défendre de la colère avec laquelle on l'accuse, ni de l'ingratitude dont on l'outrage.- Mais quand on cherche où vient de s'abîmer son humiliation, on le voit de nouveau là-haut, saisissant la barre de la Nouvelle-Grenade, qui faiblissait, entrant avec la liberté à Bogota, comme tout à l'heure à Caracas... et, à peine a-t-on tourné cette page qu'il apparaît, une fois encore, désobéi, et forcé d'abandonner aux mains d'un rival obscur les armes avec lesquelles il s'apprêtait à entrer au Venezuela ; et, alors, sa réapparition a lieu à Haïti, d'où avec toujours le même but, il part, commandant une expédition qui, par deux fois, prend pied à Costafirme et les deux fois finit par être repoussée, la dernière étant une ruine nouvelle de son pouvoir et de son crédit, entre les outrages de la plèbe et l'arrogance des ambitions rivales.

Mais l'autorité naturelle qui émane de lui est une force irrésistible, comme toute volonté de la nature, et il faut peu de temps pour que ces cris s'apaisent, pour que ses rivaux le reconnaissent et lui obéissent, pour que les destinées de la révolution soient de nouveau entre ses mains, depuis la Guyane, où Piar a assumé la responsabilité des campagnes à venir jusqu'aux plaines d'Apuré, où s'agitent les bouillonnantes bandes de Paez. Il fonde un gouvernement, il guerroie, il étouffe toute rébellion chez les siens; l'adver-sité le poursuit, implacable,. à La Puerta, à Ortiz, à Rincón de los Toros et une nuit, après la suprême déroute, un homme, sans compagnon et sans cheval, s'enfuit, en se cachant dftns l'épaisseur des bois, jusqu'à ce que, à la lumière de l'aurore, il réunisse une escorte de cavaliers dispersés, avec lesquels il recherche sa route.

C'est Bolivar, qui, son armée et son autorité perdues — et n'était-ce pas beaucoup puisque c'était de lui ? — c'est Bolivar qui va, pour se forger une autorité nouvelle et une nouvelle armée. Il ne tardera point à obtenir l'une et l'autre : l'autorité, affermie par la sanction d'une assemblée qui lui donne le sceau

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